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Avignon / 2026 - Entretien / Tiphaine Raffier
Après La réponse des Hommes (2020), qui sans le covid aurait été créée au Festival d’Avignon, après Némésis (2023) librement inspiré par le roman de Philip Roth, la talentueuse Tiphaine Raffier crée L’hors-présence ou Chimères du Pays de Morsan, qui interroge ce qu’il se passe, ce qu’on voit (ou pas) lorsqu’un proche est au seuil de la mort.
Quel a été votre cheminement pour aboutir à votre nouvelle création ?
Tiphaine Raffier : Dans presque la totalité de mes pièces, se tient toujours une expérience personnelle qui a besoin d’être transformée par l’art. C’est en étant aidante, et en étant face au vertige de cette expérience, que j’ai eu besoin de passer par la littérature et le théâtre pour creuser les questions que la vie me posait. C’est toujours le même mouvement : partir de quelque chose qu’on ne comprend pas, qu’on n’arrive pas à conceptualiser, et aller vers la fiction. C’est un travail d’imagination. Le terme de présence ouvre énormément de champs dans l’écriture de la pièce. Comment accompagner quelqu’un qui est en train de mourir ? Comment la relation vient être totalement redéfinie par l’état limite de ce moment ? Faut-il verbaliser, dans un rapport de franchise, d’honnêteté, ou au contraire se situer du côté de la pudeur et de l’humour ? Laure, condamnée par une maladie, revenue chez elle pour mourir, n’est pas le personnage principal. Ce sont celles et ceux qui l’accompagnent qui ont guidé mon écriture. La ligne directrice de ma mise en scène, c’est d’abord une idée formelle sur la question du regard. La pièce s’appuie notamment sur une relecture du mythe d’Argos, ce géant qui a une centaine de paires d’yeux et qui ne dort jamais. Tout tourne autour de cette idée du regard et le dispositif scénique est pensé en ce sens.
Pour quelles raisons avez-vous choisi de mettre en scène une fratrie ?
T.R. : Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais les frères et sœurs sont très souvent présents dans mes pièces. Dans L’hors-présence on parle d’une fratrie qui doit se débrouiller sans leurs parents. Quelque part, c’est une forme d’incarnation de l’âge adulte pour moi : devoir faire face à ses frères et sœurs sans ses parents et pouvoir se positionner dans la vie sans eux. Je trouve aussi la fratrie très intéressante en termes de systémie familiale. Notre ordre d’apparition au monde vient déterminer énormément de choses pour nous. L’ordre de disparition est tout autant décisif puisqu’il fait forcément évoluer les rôles de chacun. Dans cette redistribution des cartes, il est intéressant de voir qui est prêt bouger, qui refuse… Quelque part, la fratrie a quelque chose à voir avec une distribution au théâtre, ou chacun a un rôle et se débat pour que sa position dans le groupe soit plus large, plus ample que celle qu’on lui a attribuée.
En quoi vos personnages sont-ils des chimères ?
T.R. : La « chimère » c’est cet animal mythologique qui a à la fois une tête de lion, un corps de chèvre et de serpent. C’est une agrégation de choses extrêmement différentes en un seul être. J’en fais là une incarnation de la manière dont on peut vivre avec nos contradictions. Mais « chimère » porte aussi un autre sens, celui de nos illusions, de nos croyances, de ce qui nous porte mais n’existe peut-être pas. Dans la pièce, tous les personnages sont chimériques puisqu’ils sont à la fois une chose et son contraire et que plus ils sont confrontés à la mort, plus leurs certitudes vacillent. Laure, comme tous les mourants, est elle-même une chimère : pas tout à fait vivante mais pas encore morte.
Abordez-vous le sujet de la fin de vie aussi d’un point de vue éthique, juridique ?
T.R. : Les débats sur la loi de la fin de vie m’ont accompagné pendant toute l’écriture du texte. La polarisation de la société autour de ce sujet, les différents points de vue et leurs évolutions, la difficulté d’analyser cela sous le seul prisme du conservatisme ou du progressisme : toute cette complexité m’a énormément portée et j’espère qu’on la retrouvera dans ma pièce.
Propos recueillis par Agnès Santi
à 11H, relâche le 6. Tél : 04 90 14 14 14. Durée : 2h30.
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