La Terrasse

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Théâtre - Critique

Le voyage de Monsieur Perrichon

Le voyage de Monsieur Perrichon - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Mirco Cosimo Magliocca Légende photo : Les comédiens portent à merveille le parti-pris discrètement burlesque

Publié le 10 décembre 2008

Julie Brochen tire le vaudeville aux lisières étranges du burlesque pour accuser la satire.

« L’homme n’a été inventé que pour amuser ceux qui le regardent d’une certaine façon. », aimait à dire Eugène Labiche. Tout au long de son œuvre, fort prolixe, le maître du vaudeville n’eut de cesse de croquer avec une gourmandise carnassière ces notables pansus qui régnèrent sur la France du Second Empire. Monsieur Perrichon, bon commerçant et carrossier de son état, s’offre à la badine du verbe en précieux spécimen. Voilà en effet que le rentier, enivré peut-être d’espoirs d’aventures héroïques, se met en train… vers la Suisse, avec sa femme et sa fille Henriette, pour découvrir le Mont-Blanc le nez au vent frais des Alpes. Poursuivie par deux jeunes prétendants tenaces, Daniel et Armand, l’équipée tourne court. S’ensuit un joli tournoi entre eux, à la loyale, c’est-à-dire cordial et lardé de ruses, où les deux épouseurs draguent activement les faveurs du père, trop heureux de pouvoir peinturlurer sa couardise ventripotente d’un courage en trompe-l’œil. Evidemment, le hasard se mêlant à l’imprudence fanfaronne pour nouer l’intrigue, l’affaire prend des airs de cinglante leçon sur l’ingratitude comme « variété de l’orgueil », l’égotisme fat et la crédule suffisance. « Vous me devez tout. Je ne l’oublierai jamais. ». La réplique vibrante d’un Perrichon tout émotionné en dit assez long…
 
Des couplets chantés
 
Avec Labiche, il est aisé de se laisser guider par l’allant du verbe, de suivre la saccade des incidents loufoques et le jeu des rebondissements. Le Voyage de monsieur Perrichon, pièce alerte écrite en 1860 avec Edouard Martin, ne manque assurément pas d’imprévus ni de drôleries, montés en une efficace mécanique. Julie Brochen a choisi de la tirer aux lisières de l’absurde et d’infiltrer, au cœur des personnages et situations, une étrangeté qui décale la représentation vers un surréel cauchemardesque et accuse la satire. Revenant aux origines du vaudeville, elle ponctue le texte de couplets chantés sur l’air du Boléro de Ravel ou accompagnés au piano par Denis Chouillet ou Vincent Leterme. Les comédiens portent à merveille ce parti-pris discrètement burlesque, qui, s’il tangue au démarrage, car alourdi par une esthétique un tantinet désuète et chargée de références, finit par trouver la juste note. Pierre Vial trottine gaillardement en Perrichon vaniteux, face à Alexandre Pavloff, hypocrite manipulateur, Stéphane Varupenne, bon garçon mais sentimental maladroit, Thierry Hancisse, drapé dans l’orgueil dépressif du Commandant, Madeleine Marion, mère habile entremetteuse, Hélène Babu, jeune énamourée et Silvia Bergé, qui endosse plusieurs rôles. Tous jouent ensemble sur le fil tranchant du grotesque pour aiguiser cette lecture du monde à hauteur d’homme, lucide et railleuse. « Enfin, mon ami, retenez bien ceci… et surtout gardez-moi le secret : les hommes ne s’attachent point à nous en raison des services que nous leur rendons, mais en raison de ceux qu’ils nous rendent ! ». A méditer.
 
Gwénola David


 

Le Voyage de monsieur Perrichon, d’Eugène Labiche et Edouard Martin, mise en scène de Julie Brochen, jusqu’au 11 janvier 2009, à 20h, sauf mardi 19h, dimanche 16h, relâche lundi, au Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris. Rens. 01 44 39 97 00/01 et www.comedie-francaise.fr. Durée : 1h35.

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