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Théâtre - Critique

Grief and Beauty de Milo Rau : un théâtre qui oblige à ressentir

Grief and Beauty de Milo Rau : un théâtre qui oblige à ressentir - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre national de la Colline
© Michel Devijver Arne de Tremerie et Staf Smans dans Grief and Beauty

La Colline – Théâtre National / texte et mise en scène Milo Rau

Publié le 18 décembre 2022 - N° 306

Second volet après Familie d’une Trilogie de la vie privée, Grief and Beauty retrace le rapport à la mort de divers protagonistes. Le théâtre du présent de Milo Rau entrelace au cœur des chagrins de la vie réel et fiction, et nous trouble…

Singulier, engagé, fasciné par le tragique, le théâtre de Milo Rau n’est pas un théâtre documentaire : si le metteur en scène et dramaturge construit ses pièces à partir d’un ancrage documenté dans le réel, il fait, surtout, entrer le réel et certaines situations souvent extrêmes ou traumatiques au cœur de la représentation. Et comme indiqué dans le Manifeste de Gand qu’il a écrit en 2018 lorsqu’il est devenu directeur du NTGent (Théâtre national de Gand), il tient à faire place à des personnes qui ne sont pas des comédiens professionnels au sein de ses créations. Moment de partage collectif, le présent de la scène ausculte les drames et la violence, impacte le spectateur de manière troublante. Du Rwanda juste avant le génocide à Mossoul dévasté, l’histoire emplie de conflits est retraversée, réinvestie. Certaines pièces explorent des thématiques plus familiales, ou plus intimes, telle Everywoman (2020), présentée en octobre au Théâtre de la Ville, qui engage un dialogue entre la comédienne Ursina Lardi et la spectatrice de théâtre et ancienne institutrice Helga Bedau, présente à l’écran, qui se sait condamnée par le cancer. Grief and Beauty (2021) explore différemment notre finitude. La pièce met en jeu une dramaturgie de la vie quotidienne en confrontant diverses histoires, toutes intimement liées à la mort.
La mort au cœur de la vie
À l’écran, surplombant la scène, Johanna B. sourit. Comme il est possible de le faire en Belgique ou en Suisse, elle a choisi le moment de sa mort, le lendemain de ses 85 ans, et la pièce montre le dernier jour de sa vie, entourée de ses proches, jusqu’au bout. Sur le plateau figurant un appartement vieillot hyperréaliste, avec salle de bains, chambre médicalisée et cuisine, quatre protagonistes se côtoient et racontent : leur enfance, quelques étapes de leur vie, certains moments marquants qui les ont rapprochés de la mort lors de la disparition de proches ou de la survenue d’une maladie grave… Arne de Tremerie, Anne Deyglat, Princess Isatu Hassan Bangura et Staf Smans s’écoutent, attentifs les uns aux autres, ne dialoguant que rarement. Une seule fait le lien avec Johanna en expliquant certains aspects de sa vie et de cette dernière journée. « Dans cette réflexion partagée et pourtant solitaire, dans cette parole et cette écoute, quelque chose émerge que l’on pourrait appeler la beauté de l’intérêt partagé, la beauté de l’écoute » confie le metteur en scène. Comme souvent dans les créations de Milo Rau, il ne laisse rien dans l’ombre, y compris le plus brutal. Avouons cependant que ce moment ultime de la vie qui s’échappe, filmé, nous a semblé insupportable et impudique. Peut-on partager l’impartageable ? Peut-on comprendre l’incompréhensible ? Pourquoi devoir aller « jusqu’au bout » et montrer un visage et un corps quittés par la vie, même si ce partage est voulu ? Dans le lieu du mentir-vrai du théâtre, où les morts parlent, où on se plaît à dialoguer avec eux, cette intrusion à la fois banale et exceptionnelle de la mort, ici programmée dans une certaine sérénité, suscite en toute subjectivité un certain malaise. Preuve que ce théâtre oblige à ressentir et questionne profondément… Familie, pièce fondée sur un fait divers à Calais en 2007 autour du suicide inexpliqué d’une famille, succèdera à Grief and Beauty dans le Grand Théâtre de La Colline, à partir du 28 janvier.

Agnès Santi

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A propos de l'événement

Grief and Beauty
du jeudi 19 janvier 2023 au dimanche 5 février 2023
Théâtre national de la Colline
15 rue Malte Brun, 75020 Paris

Du 19 au 21 janvier, et du 2 au 5 février, du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h30. Durée : 1h35. En alternance avec Familie, les 28 et 29 janvier, du 10 au 12 et du 17 au 19 février, vendredi et samedi à 20h30, dimanche à 15h30. Durée : 1h30. Tel : 01 44 62 52 52. www.colline.fr


Spectacle vu à La Rose des Vents à La Condition Publique à Roubaix dans le cadre du Festival NEXT en novembre 2021.


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