Jeanne Candel mène avec « CAPRA (une chèvre) » une exploration vers ce qui fait l’essence de l’art théâtral
Fruit d’un processus d’écriture collective [...]
Le travail de Tim Etchells au sein de la compagnie Forced Entertainment consiste à mettre la représentation en crise et le public au travail, pour qu’un échange dynamique se produise avec la salle. Everything must go teste les limites de ce dispositif : une performance où le langage n’a plus sa fonction habituelle, où les voix sont celles d’intelligences artificielles génératives, où tout ne tient qu’à l’intense engagement des comédiens.
La fête est finie, voilà ce que semble nous dire Tim Etchells, et il a beau glisser des références à Ursula Le Guin et aux voyages dans l’espace dans son texte, il est clair que le simulacre de célébration en phase terminale de délitement qui se déroule sur scène parle de notre époque. La scénographie évoque un bar, jonché d’un capharnaüm de bouteilles vides et de gobelets en plastique, éléments qui vont être rangés et dérangés tout du long de la représentation, vidés de leur utilité première, dans une renégociation perpétuelle de leur présence comme de leur sens. Sur quatre écrans TV à fond de scène passent des fragments de vidéos tantôt angoissantes – images d’incendie, de tornades, d’explosions – et tantôt absurdes – déhanchés de danseurs de disco, gymnastes dont les flips arrières sont passés en accéléré. Au milieu, les six personnages miment la fête, sans joie, sans ivresse, ils et elles sont les pantins qui miment des paroles qui ne sont pas les leurs. Tout est mouvant. Tout tourne à vide. Bienvenue au bord de l’abîme.
Bienvenue à la dernière fête avant la fin de l’Univers
Tim Etchells aime ne pas donner trop de clés à son public afin de le plonger dans une recherche de sens qui le maintient à l’affût. Le fait que les voix n’appartiennent pas aux interprètes crée une faille : le metteur en scène a confronté des IA à un texte qui peut sembler avoir un sens mais est extrêmement répétitif, fait de fragments de pensées à la syntaxe approximative, cherchant les limites des algorithmes. Le lipsync des interprètes est une mise en abyme : ils surjouent des émotions vivantes tandis que nous écoutons un texte sans queue ni tête où la machine singe des états émotionnels qui n’ont aucune consistance pour elle. Peu avant la fin du spectacle, l’un des personnages articule : « Les mots ne suffisent pas. » La chose était déjà très apparente à ce stade : c’est une épreuve d’endurance que d’aller jusqu’au bout de cette performance post-narrative, sans discours intelligible ni résolution, où l’énigme de ce à quoi on assiste finit par se perdre dans les dédales de signes tous mis en crise. Il y a dans Everything must go un art de l’absurde très anglais, mais pas beaucoup de raisons d’espérer. À voir pour l’incroyable performance des interprètes, si on se sent une réserve de concentration suffisante.
Mathieu Dochtermann
à 22h. Tél. : 04 90 27 66 50. Durée 1h40.
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