La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Suzanne Lebeau

Suzanne Lebeau - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Josée Lambert

Publié le 10 janvier 2009

Au secours des enfants-soldats

Partenaires de création depuis trente-cinq ans, Gervais Gaudreault et Suzanne Lebeau ont donné naissance à un répertoire d’œuvres pour enfants original et internationalement reconnu. Pendant deux mois, leur compagnie, Le Carrousel, est en tournée en France avec Le Bruit des os qui craquent, un spectacle qui évoque la situation des enfants-soldats.

Pourquoi parler d’un « devoir d’écriture » à propos de cette pièce ?
Suzanne Lebeau : L’écriture est tellement âpre, tellement solitaire, les moments d’euphorie sont tellement rares et les silences tellement pesants que je sais que je dois écrire quand je suis face à une réalité qui m’obsède et à laquelle je ne peux échapper. Ecrire est synonyme de devoir écrire. Pour Le Bruit des os qui craquent, la nécessité est venue de l’extérieur. D’abord au moment des manifestations contre la guerre en Irak. A Montréal, par – 40°C, des enfants criaient non à la guerre dans ces manifestations et deux semaines plus tard, c’était la guerre. Je me demandais comment les enfants pouvaient vivre avec toutes ces contradictions que nous, adultes, acceptons comme allant de soi. C’est là que j’ai reçu en plein visage un documentaire sur les enfants-soldats. J’essayais d’imaginer les enfants d’Irak sans ressources, fuyant, voyant leur maison en ruines. C’est après avoir vu ce documentaire que je me suis demandé ce que je pouvais faire avec ça. Quand je n’arrive plus à parler ni même à crier, je me mets à écrire. La fiction prend alors le pouvoir. Les premiers outils de l’auteur, avant la plume et le papier, ce sont ses yeux et ses oreilles.
 
Pourquoi écrire pour les enfants sur une situation aussi cruelle ?
S. L. : L’enfance est une révolution biologique qui me passionne. Il y a dans l’enfance une incompétence à comprendre qui permet de faire surgir de nouvelles compétences à comprendre et à imaginer le monde. Les enfants ont leur manière à eux, personnelle et intime, de s’approprier les images. Ecrire pour les enfants, c’est adopter un certain point de vue sur le monde. Il ne s’agit absolument pas d’adoucir mais de regarder les choses à partir d’une certaine hauteur, en cherchant ce qu’imagine l’enfant dans une situation et en lui donnant la même cohérence, la même force dramatique que si on écrivait pour les adultes.
 
« Ecrire est synonyme de devoir écrire. »
 
Quelles ont été vos sources documentaires ?
S. L. : C’est inimaginable ce que j’ai fouillé ! Il y a eu d’abord ce documentaire qui montrait des enfants-soldats dans cinq parties du monde. Puis j’ai participé à des animations dans treize classes et presque tous les enfants connaissaient la situation des enfants-soldats ; c’est d’eux qu’est venu le devoir d’écrire. Les enfants sont toujours beaucoup plus informés et beaucoup plus forts qu’on ne croit. Puis j’ai consulté Internet, les rapports des organisations internationales. J’ai fouillé la réalité et j’ai décidé de me concentrer sur l’Afrique. J’ai ensuite lu des romans sur le sujet et les livres de Jean Hatzfeld : sa manière d’entrer dans l’intimité de la réalité m’a indiqué le chemin que je devais trouver. Importante aussi a été la lecture de Salvar a los niños soldados de Gervasio Sanchez. Puis j’ai commencé à écrire.
 
Quel est le rôle du personnage de l’infirmière face à la petite Elikia, l’enfant-soldat ?
S. L. : Le personnage de l’infirmière s’est imposé de lui-même. Il permettait la mise en contexte et l’évitement du misérabilisme et de l’exotisme. Ce sont les enfants qui m’ont appris la véritable place et le statut de l’infirmière : elle permet aux enfants-soldats de pouvoir retrouver la confiance dans les adultes ; elle est un personnage qui ouvre les bras : comme le dit Elikia, « elle n’a pas le ton d’un adulte qui donne des ordres ».
 
Est-ce pour cela que vous accordez tant d’importance à la résilience dans ce texte ?
S. L. : J’écris pour les enfants depuis trente-cinq ans et je sais qu’il y a quelques règles à respecter pour cela. D’abord permettre la possibilité d’identification, ensuite ne pas perdre l’enfant dans les repères spatio-temporels, enfin, et c’est la règle la plus importante, il faut qu’il y ait une lumière au bout du tunnel. En l’occurrence, si la résilience n’avait pas été possible et si je n’avais pas rencontré en Afrique des anciens enfants-soldats me le prouvant, je n’aurais pas pu écrire ce texte.
 
Propos recueillis par Catherine Robert


Le Bruit des os qui craquent, de Suzanne Lebeau ; mise en scène de Gervais Gaudreault. En tournée en France du 13 janvier au 14 mars 2009. Renseignements sur www.lecarrousel.net Du 30 janvier au 2 février 2009. Le 30 janvier à 14h30 et 21h ; le 31 janvier à 21h ; le 1er février à 16h et le 2 février à 14h30 et 19h. Théâtre Jean-Vilar, 1, place Jean-Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine. Réservations au 01 55 53 10 60.

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