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Danse contemporaine - Critique
Présenté en première mondiale au Kunstenfestivaldesarts, un nouveau solo absolument extraordinaire de Boris Charmatz explore, en silence, l’indicible.
Certainement, la salle du Kaaistudios ne pouvait mieux convenir à ce solo performance de Boris Charmatz, avec ses murs en brique grise cerclant le plateau nu. Un univers mi carcéral, mi cour de recréation un peu sale. Une zone d’enfermement en tout cas qui vient cadrer (recadrer ?) le mouvement. Charmatz vêtu de noir entre et se met au coin au fond, croise les mains derrière le dos, comme un enfant puni ou comme ces prisonniers longtemps torturés qui cherchent la moindre zone d’ombre où se cacher. Tous ces humains contraints par une claustration arbitraire, ces corps empêchés. Cette privation, le chorégraphe et danseur va la traduire par cette impossibilité du langage que suppose le titre : Muette. Désormais nu (il s’est déshabillé dans son coin), avec un cœur dessiné sur son torse et d’autant plus vulnérable, il se déplie lentement, tandis qu’une bulle de salive lui ouvre en lui clôturant la bouche de ses reflets irisés, et même parfois métalliques quand la lumière semble s’y heurter. La chorégraphie, elle, met au jour, ou plutôt sous une rangée de néons orangés, des mouvements désordonnés, tandis que la gorge râle et s’étouffe, des tremblements, des grimaces qui dévisagent l’humanité, ou en figurent l’horreur. Soudain, le titre de Primo Lévi nous traverse l’esprit : Si c’était un homme. Et avec lui, toutes les formes d’aliénation. Boris Charmatz devient alors un personnage indomptable et fuyant, un esprit en état de révolte, d’angoisse et de survie.
Non-dits
Une fois la bulle de salive éclatée, la gestuelle se déforme, s’accélère, de même que le visage s’agite, de métamorphoses en métamorphoses, comme s’il voulait absorber la folie du monde ou sortir de ce corps qui l’emprisonne. À moins que ce ne soit l’inverse. Le souvenir de quelques pas classiques qui se glissent dans sa danse nous font soudain penser à Nijinski, 31 ans à l’asile et un saut unique droit, vertical. Parvenant soudain à sortir de sa tête. Chez Charmatz, il s’agit d’un saut en quatrième presque arrêté, en l’air, suspendu entre ciel et terre. Qu’est-ce qui fait qu’un corps ne tourne pas rond ? Le voici sur un pied, tel un échassier d’un nouveau genre, se caressant le dos ou se griffant les cuisses, explorant son anatomie de ses doigts, de ses mains comme pour le reconnaître. Cette danse désarticulée, désunifiée, mais d’une précision démoniaque, introduit la figure du fou, dans ce qu’elle trahit de l’humanité en la dévoilant d’autant plus. Soudain, un éclairage jaune le révèle assis en tailleur, se reflétant sur le tapis tel un autre lui-même qui s’attrape et s’étreint, un être hybride, qui tremble et se secoue. Une pauvre bête qui se couche sur le côté puis se relève… fragile et lumineuse. Cette danse muette renverse la réflexion de Pascal : le silence éternel de ces espaces infinis ne l’effraie pas, mais lui paraît désirable face à ce monde de bruits et de fureurs.
Agnès Izrine
juillet à 18h30, relâche le 20. Tél : 04 90 14 14 14. Durée :50 minutes. À partir de 16 ans.
Vu le 21 mai 2026 au Kaaistudios dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles.
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