La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien Jack Ralite

Lutter contre le cours des choses

Lutter contre le cours des choses - Critique sortie Avignon / 2013
Jack Ralite.

Ancien Ministre, maire honoraire d’Aubervilliers, amateur de théâtre et spécialiste reconnu et militant des questions culturelles, Jack Ralite analyse la politique culturelle, célèbre la culture  et préconise l’action. 

Comment caractérisez-vous la politique culturelle actuelle ?

Jack Ralite : Le ministère de la Culture n’est plus un grand passeur transmettant une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan, une visée. Selon la ministre Aurélie Filippetti, s’exprimant lors du Comité Technique Ministériel du 19 avril 2013, il a été « saigné à blanc » par la Révision Générale des Politiques Publiques appliquée avec « une grande brutalité ». Cette politique a « inversé » les relations entre objectifs et moyens, diminué les effectifs du ministère de 8,5% entre 2007 et 2011. Le ministère de la Culture a connu une perte de sens, une éclipse de ses valeurs et la ministre ajoute : « nous cheminons sur une voie étroite et difficile dans un contexte dont chacun mesure à quel point il est contraignant ». La politique culturelle actuelle est presque immobile et a renoncé à ses ambitions. Malgré l’engagement de François Hollande, le budget de la culture n’a pas été sanctuarisé, il a été réduit. Or Sénèque a raison : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas ; c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ».

« Le ministère de la Culture a connu une perte de sens, une éclipse de ses valeurs. »

La sévérité de la crise justifie-t-elle la baisse des budgets ?

J. R. : Non. Rappelons la modicité du budget de la culture 2013 – 2,43 milliards : moins 4,3 % sur 2012, un surgel de 67 millionspour  2013. Comparons avec l’ampleur de la fraude fiscale – 80 milliards. Walter Benjamin pensait juste : « Laisser aller le cours des choses, voilà la catastrophe. » !

Dans quelle mesure considérez-vous que l’Etat se désengage du secteur de la culture ?

J. R. : En diminuant ses crédits culturels, en appauvrissant les budgets des collectivités territoriales, premiers financeurs de la culture, et en approuvant la diminution du budget européen dont sa maigrichonne partie culturelle. C’est inconvenant. Il y a péril en la demeure. Heureusement la Commission Européenne a été contrainte d’exclure le secteur audiovisuel du mandat de négociation commerciale avec les Etats-Unis à la demande très forte des artistes soutenus par le Gouvernement français et le Président de la République. Le maintien de l’exception culturelle est donc aujourd’hui acquis. Mais les USA et la Commission Européenne n’ont pas dit leur dernier mot. Il faut rester très vigilant et dévoiler les dévoiements qui ne manqueront pas d’être faits. Les artistes notamment du cinéma ont décidé de continuer à se battre. François Hollande doit maintenir sa position quoi qu’il arrive. « Agir, travailler, répondre. Pas de petite digue qui ne mérite qu’on la garde. Ne pas dormir. » disait Aragon.

La culture est-elle aujourd’hui vouée à s’inscrire dans le champ économique plus que dans celui de l’esprit ?

J. R. : Fondamentalement c’est le champ de l’esprit, mais malheureusement l’esprit des affaires l’a emporté sur les affaires de l’esprit. Jean Vilar dit : « Cette société est triste et sans esprit, parce qu’on ne lui donne à penser que fric ».

Que pensez-vous du discours qui considère la politique culturelle comme un levier économique ?

J. R. : La culture et l’art peuvent contribuer à être un levier économique. L’objectif global de la société aujourd’hui devrait être d’œuvrer pour la création artistique, l’innovation scientifique, l’industrie, le travail contre les prédateurs. C’est autre chose que de confier la politique culturelle à des « comptables supérieurs ». L’expérience est faite que les comptes de ces derniers sont fatals aux contes des artistes. Le rapport Jouyet-Lévy de 2006 sur l’économie de l’immatériel ose affirmer qu’il faut « donner au capital humain un traitement économique ». Or, « le marché est efficace, soit, mais il n’a ni conscience, ni miséricorde », dit Octavio Paz.

La culture est-elle un bien de consommation comme un autre ?

J. R. : Absolument pas. Quand on mange un fruit il ne reste plus rien. Quand on s’approprie une œuvre d’art, elle continue d’exister.

Que peuvent faire les artistes et les acteurs culturels dans un contexte de crise pour se faire entendre ?

J. R. : Charles Péguy dit : « Je n’aime pas les gens qui réclament la victoire et qui ne font rien pour l’obtenir. Je les trouve impolis ». Et Yves Clot, professeur de psychologie du travail, souligne : « On ne vit pas dans un contexte, on cherche à créer du contexte pour vivre ». Récemment, ces conseils ont été constructifs. Au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, le Conseil Général du 93 avait suspendu sa subvention de rénovation. Artistes, publics et mairie se sont battus. La subvention a été rétablie et le théâtre rénové. Au Conservatoire à Rayonnement Régional d’Aubervilliers-La Courneuve, l’Etat avait diminué de 132000 euros sa subvention. 7000 signatures, une grève des professeurs et des personnels, deux concerts revendicatifs au ministère, soutenus par l’association des parents d’élèves, les élus et les grands élèves, ont obtenu l’annulation de la décision. C’est encourageant pour les militants de l’éducation artistique et de l’intermittence, qui doit être garantie, comme y invite le rapport d’information Gille-Kert (avril 2013).

Comment faire voguer la barque et vers quelle destination ?

J. R. : Ne pas suivre l’écrivain chinois Lao-Tseu : « L’invention du bateau c’est aussi celle du naufrage », mais Jean Vilar dans un entretien sur Avignon en 1970 : « Un Gouvernement doit concevoir, proposer et enfin imposer une politique culturelle générale, détaillée et approfondie à la collectivité. Il reste à la collectivité à la refuser si elle n’est pas d’accord. Mais le pire c’est l’incertitude, la bonne volonté, le lyrisme, l’amabilité, le néant. » « Le problème immédiat – et socialiste – de la revendication culturelle exige d’abord l’étude claire, compréhensible pour tous, populaire donc, de la transformation de l’actuelle société. »

Quelles visées faut-il déterminer pour la culture ?

J. R. : Une visée de civilisation, d’émancipation qui ne craint pas le mot Egalité. Un partage toujours plus profond avec la population contre la maladie du travail qui éloigne les plus démunis de la culture en en faisant des « sans livre, sans cinéma, sans voyage, sans conversation ». La metteuse en scène Chantal Morel, qui en fut, ajoute en parlant du théâtre : « Quand il est entré dans ma vie par une effraction bouleversante, c’est moi qu’il a fait entrer en vie ». Elle sait alors que sa vie importe.

 

Propos recueillis par Agnès Santi

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