La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Enquête

La Rue de Valois, tiraillée entre les artistes et la crise

La Rue de Valois, tiraillée entre les artistes et la crise - Critique sortie Avignon / 2013  Avignon
King Lear Fragment par le collectif Mains d’Œuvre, au Théâtre des Halles, mise en scène Caroline Fay.

Publié le 27 juin 2013 - N° 211

Confrontée à une baisse du budget du ministère de la Culture, Aurélie Filippetti doit faire des économies à tous les niveaux. Quelle est sa stratégie ? Bilan chiffré de l’action gouvernementale dans le secteur culturel, qui déçoit. 

Un sentiment de trahison. C’est ce que ressent le secteur culturel plus d’un an après l’arrivée au pouvoir de François Hollande. Les artistes, traditionnellement ancrés à gauche de l’échiquier politique, attendaient beaucoup du retour des socialistes. Dans les premières semaines, quelques « bonnes nouvelles » furent d’ailleurs annoncées. A commencer par un dégel rapide de certains crédits du ministère de la Culture, représentant une enveloppe de 23,5 millions d’euros. Mais déjà, certaines voix observaient que Hollande candidat avait annoncé le dégel total, et non partiel, des crédits gelés par le précédent gouvernement, à hauteur de 6%. Le retour du taux de TVA sur le livre à 5,5% a pour sa part rassuré le monde de l’édition. Globalement, dans les premiers mois, l’heure est donc encore à l’enthousiasme. Dans les colonnes du journal Le Monde, au début de l’été dernier, François le Pillouër, le président du Syndeac, Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, « salue le travail » de la nouvelle ministre de la Culture, Aurélie Filippetti. Lorraine Villermaux, présidente du Profedim, syndicat professionnel des producteurs, festivals, ensembles et diffuseurs indépendants de musique, le concède : « Nous avons laissé quelques mois au gouvernement pour s’installer et prendre ses marques. »

Mais l’ambiance va rapidement se dégrader. Première douche froide : voté le 6 novembre dernier, le budget du ministère de la Culture baisse de 4,3%. Les crédits s’élèvent à 2,43 milliards d’euros pour 2013, contre 2,54 milliards d’euros dans la loi de finances 2012. Ils devraient encore baisser en 2014 (2,38 milliards d’euros) et 2015 (2,35 milliards d’euros), selon le budget triennal 2013-15. Même si l’enveloppe affectée au spectacle vivant n’est pas impactée, c’est la première fois qu’un gouvernement de gauche diminue les crédits alloués à la Culture. L’annonce passe d’autant plus mal que pendant la campagne, le même François Hollande avait annoncé vouloir « sanctuariser » le budget de la Culture pendant son quinquennat. Par ailleurs, les structures culturelles doivent faire face à l’habituel gel de 6% sur les subventions de l’Etat. A l’heure où nous écrivons ces lignes, le gouvernement n’a pas encore annoncé de dégel.

Si la culture est touchée, est-ce uniquement la faute à la crise, dont François Hollande aurait mal mesuré l’ampleur ? Certains ministères sont en tout cas déclarés prioritaires – Education, Justice et Intérieur – et se retrouvent ainsi à l’abri des coupes budgétaires. La Culture, elle, n’est donc clairement pas le premier souci du gouvernement. Au même moment, on observera que nombre de pays émergents font du développement de la culture un enjeu majeur (exemple, parmi d’autres, en Colombie, où le budget du ministère de la Culture est passé de 80 millions d’euros en 2010 à 141 millions d’euros en 2013, soit une hausse de 85% en trois ans !). Plus que jamais, les acteurs du secteur tiennent à rappeler que la culture porte ses fruits… économiques. Sortie en janvier dernier, une étude réalisée par Nova Consulting pour le Festival d’Aix-en-Provence indique que les retombées économiques de cette manifestation sont de 10 € pour un 1 € investi en subventions.

Abandon des projets sarkozystes et moyens en baisse

Tous les regards sont dès lors portés sur Aurélie Filippetti : avec cette baisse du budget, quelle va être sa stratégie ? Tout d’abord, l’abandon des projets sarkozystes, une priorité symbolique. A commencer par le CNM, le Centre national de la musique, dont le modèle devait être calqué sur celui du CNC. « Nous n’avons pas réellement besoin d’un nouvel établissement public, qui nécessiterait, en plus des ressources existantes, 50 millions d’euros… Mais nous soutiendrons les producteurs indépendants », explique la ministre dans un entretien au quotidien du soir. D’autres projets passent à l’as : la Maison de l’histoire de France, Lascaux 4, le Musée de la photo, la salle supplémentaire de la Comédie-Française dans l’Opéra-Bastille… Les grandes institutions voient leurs subventions diminuer, notamment l’Opéra de Paris, dont le budget, de l’ordre de 200 millions d’euros, est à peu près également réparti entre subventions et ressources propres. La subvention doit diminuer de 23 millions d’euros en quatre exercices (de 2012 à 2015, où l’Opéra sera subventionné à 45 % de son budget). Le Musée du Louvre ou la Comédie-Française font face à des difficultés similaires.

Faut-il alors en conclure que les grandes institutions sont mises à l’index afin d’aider au mieux les petites structures ? Le calcul serait trop simple. Lorraine Villermaux est au contraire inquiète : « Des ensembles, des festivals risquent de devoir mettre la clé sous la porte », avant d’observer, amère, que « le changement promis dans la campagne, c’est maintenant, mais en pire ». Le directeur de l’Association française des orchestres, Philippe Fanjas, regrette l’« absence de politique de la musique du ministère. Il nous manque un vrai dialogue, à la fois conceptuel et technique ». Les orchestres associatifs parisiens, disposant déjà de peu de moyens, subissent des baisses conséquentes des subsides de l’Etat (-20% pour l’Orchestre Colonne, par exemple). Une situation que l’on retrouve dans nombre de disciplines. A l’Association des centres chorégraphiques nationaux, Eric Lamoureux, son  président, pointe du doigt le « déficit des moyens de production des œuvres chorégraphiques. Nous sommes dans un recul factuel évident en terme de diffusion. Le marché s’est tendu avec une affluence de projets et une raréfaction des occasions de les monter. Nous tirons un signal d’alarme ». 

Philharmonie de Paris, gouffre financier

Le Ministère a notamment besoin d’argent pour payer la construction d’un équipement monumental, la future Philharmonie de Paris, située à la Villette et construite par l’architecte star Jean Nouvel. Le coût de construction de cette salle de concert n’a cessé d’augmenter. En 2007, le concours fixait le coût du projet à 119 millions d’euros, et désormais il atteint… 386 millions d’euros. Son financement est assuré à parts égales par la Ville de Paris et le Ministère de la culture. Bertrand Delanoë et Aurélie Filippetti ont d’ailleurs tapé du poing sur la table et envoyé une lettre commune à Laurent Bayle, président de la Philharmonie, pour lui demander de freiner cette explosion des coûts. Et une fois inaugurée, si tout va bien en octobre 2014, les pouvoirs publics devront faire face à une autre addition, bien salée : le coût de fonctionnement, évalué à 36 millions d’euros par an. Au sujet de cette même Philharmonie, un rapport de la commission de finances du Sénat a récemment évoqué une « dérive préoccupante ».

Quels critères pour les nominations ? 

Aurélie Filippetti  imprime sa marque dans les nominations à la tête des structures culturelles. Une douzaine de postes de directeurs de Centres dramatique sont à pourvoir. Actuellement, le premier mandat d’un directeur de Centre Dramatique National est de quatre ans, éventuellement suivi d’un ou deux renouvellements de trois ans chacun. Une dernière nomination de trois ans peut exceptionnellement intervenir. Une priorité de la ministre : féminiser la profession. Les chiffres publiés récemment par la SACD lui donnent raison : 81,5% des postes dirigeants de l’administration culturelle sont occupés par des hommes. La ministre mise également sur un renouvellement des générations.

Quelques décisions ont donné lieu à des incompréhensions. Ainsi le fait que Christian Benedetti n’ait pu accéder à une direction de Centre Dramatique National étonne. Et dans le cadre du non-renouvellement du contrat de Jean-Louis Martinelli à la tête de Nanterre-Amandiers depuis 2002, le maire de Nanterre a regretté une absence de concertation.

Les priorités de François Hollande : quelle concrétisation ?

Le secteur culturel se demande si Aurélie Filippetti a assez de poids politique pour se faire entendre auprès de François Hollande, et ne pas s’inscrire à la marge de ce gouvernement. Pour François Hollande, la culture se résume essentiellement à deux points : les intermittents du spectacle et l’éducation artistique. En ce qui concerne les intermittents, la raison est simple : le Président ne veut pas toucher à cette exception culturelle, en dépit des rapports réguliers de la Cour des comptes pointant le déficit du régime, de plus d’un milliard d’euros, de peur de créer de l’agitation sociale. Le spectre de l’été 2003, avec l’annulation du Festival d’Avignon, est encore dans toutes les mémoires. Michel Sapin, le Ministre du travail et de l’emploi, et Aurélie Filippetti ont donc défendu en duo la nécessité de ce régime, sans trop chercher à attaquer les abus, par crainte également du secteur audiovisuel. Les recommandations de la Cour des comptes (notamment la séparation entre artistes et techniciens) n’ont donc pas été reprises par le gouvernement. Il faut désormais attendre les négociations avec les partenaires sociaux programmées cet automne pour voir comment ce statut réussira in fine à traverser la crise économique.

L’autre priorité culturelle  de François Hollande a abouti à la mise en place du comité de pilotage de la consultation sur l’éducation artistique et culturelle, sous la houlette de l’écrivain Marie Desplechin. Une consultation émaillée de couacs et de polémiques. A commencer par la durée des travaux, de six semaines seulement ! Des structures comme l’Association française des orchestres ou l’Association des centres chorégraphiques nationaux n’ont même eu qu’une semaine pour remettre un rapport sur le sujet. Marie Desplechin affirme : « Je ne vois pas à quoi tout ça a servi ». L’étude des chiffres est sans appel : le programme « Transmission des savoirs et démocratisation de la culture » du ministère n’en finit pas de voir ses crédits diminuer (en millions d’euros : 1 097,5 en 2010, 1 076,5 en 2011 et 1 073,8 en 2012). En 2012, ces crédits sont d’ailleurs restés gelés. L’Etat vient également d’annoncer une baisse d’environ 25% de son aide à l’ensemble des conservatoires et de supprimer les bourses aux étudiants de ces mêmes conservatoires.

Espérons que la loi d’orientation du spectacle vivant, préparée avec les professionnels du secteur, puisse aboutir à des résultats moins alarmants… Son calendrier est encore flou, mais la loi devrait être votée avant la fin de l’année. Que peut-on proposer sans dépenses supplémentaires ? Telle est la délicate équation à laquelle sont confrontées les équipes de la Direction générale de la création artistique du Ministère, avec à leur tête un professionnel reconnu, Michel Orier.

Les conséquences de la baisse des financements

Tous le reconnaissent : Aurélie Filippetti aura réussi à gagner une bataille contre Bercy, en préservant, dans la loi de finances, l’avantage fiscal du mécénat, contre l’avis du Ministre du Budget de l’époque, Jérôme Cahuzac. La loi Aillagon ne change donc pas : les versements faits dans le cadre du mécénat permettent toujours une réduction d’impôts égale à 60% du montant, dans la limite de 0,5% du chiffre d’affaire. En 2012, le montant dévolu au mécénat culturel s’élevait à 494 millions d’euros : c’est plus qu’en 2010 (380 millions d’euros) mais encore loin de 2008 (975 millions d’euros). Si le mécénat culturel n’est pas au mieux de sa forme, est-ce uniquement dû aux conséquences de la crise économique ? Ou bien est-ce l’« effet domino » dont parle Olivier Tcherniak, président d’Admical (Association pour le développement du mécénat industriel et commercial), la baisse du budget du ministère de la Culture ayant pour conséquence de ne pas inciter les entreprises à investir dans ce domaine ? En tout cas, le même « effet domino » se retrouve à l’échelle locale : certaines collectivités territoriales voient dans la baisse du budget Culture du gouvernement un blanc-seing pour diminuer leurs propres crédits alloués à ce secteur. La loi de décentralisation, en gestation, ne semble d’ailleurs pas pour l’instant  faire grand cas de la culture. Les enjeux ne manquent pourtant pas, avec en ligne de mire la question et la gestion du transfert de compétences.

Le ministère tente de plus en plus de déléguer aux collectivités territoriales nombre de responsabilités en matière culturelle. Mais alors, avec un budget en baisse et des fonctions en peau de chagrin, à quoi va servir la Rue de Valois ?  Tout en étant conscient des contraintes imposées par la crise économique, le milieu culturel attend un cap, et des moyens à la hauteur des enjeux de la politique culturelle : des enjeux certes culturels, mais aussi sociaux et économiques.

Enquête réalisée par Antoine Pecqueur

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