La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Lettre au père

Lettre au père - Critique sortie Théâtre
Crédit : Mario del Curto Légende : Seul en scène, Jean-Quentin Châtelain incarne un Franz Kafka en mal d’amour paternel.

Publié le 10 février 2012 - N° 195

Jean-Quentin Châtelain, dirigé par Jean-Yves Ruf, entre dans la peau de Kafka aux Bouffes du Nord. Sobre et efficace.

En 1919, quand il rédige cette grande lettre qui, d’ailleurs, ne parviendra jamais à son destinataire, l’écrivain praguois a alors 36 ans, il se sait tuberculeux (il n’a plus que cinq années à vivre) et projette de s’unir, alors qu’il a déjà deux mariages avortés à son actif, avec la jeune et jolie Julie Wohryzeck. Loin du vulgaire règlement de comptes, plus éloigné encore du réquisitoire, du cri ou de l’apitoiement sur soi-même, la missive écrite à ce moment charnière de la vie de l’auteur, trahit, dans le style fébrile, hésitant, tourmenté, dans le souci du détail, un besoin de tout mettre à plat, de pénétrer au plus juste, et non sans humour,  la vérité sensible de ces moments malheureux pour rendre possible ce qui a été jusqu’alors empêché : un dialogue d’homme à homme. «  J’ai lu la Lettre au père il y a plus de dix ans, et j’ai reçu ce texte en pleine figure. Depuis, il est resté dans mes pensées comme une mélodie lancinante qu’on ne peut s’empêcher d’entendre de loin en loin ». Motivée en ces termes, l’intention de Jean-Yves Ruf dessine les deux grands axes de son travail de metteur en scène.

Un plaidoyer universel, une claque émotionnelle 

En montant cet écrit bouleversant appartenant aux marges biographiques et pourtant placé au coeur de l’oeuvre dont il éclaire le ressort, le Directeur de la Compagnie du Chat Borgne met en forme une claque émotionnelle et, sur cette base, permet ainsi à chacun de faire résonner en soi, longtemps après, ces accents d’un plaidoyer universel, celui d’un enfant réclamant le simple droit d’exister aux yeux de son père dans sa différence. La  sobriété, la patte légère, qui caractérisent le style de Jean-Yves Ruf sont ici d’une grande efficacité, appliqués à exalter les effets de ce texte miroir. Quelques jeux de lumière savamment étudiés, trois bancs convoquant la précarité de l’assise, servent de support au jeu de Jean-Quentin Châtelain. Autant dire que l’acteur tutoie ces gouffres qu’il affectionne et que ce monologue lui fournit l’occasion d’avoir et surtout de donner le vertige.

Marie-Emmanuelle Galfré


Lettre au Père de Franz Kafka ; mise en scène de Jean-Yves Ruf (première en Île-de-France). Du mardi 24 janvier au samedi 11 février 2012. Du mardi au samedi à 19h. Théâtre des Bouffes du Nord, 37 Bis, Boulevard de la Chapelle, 75 010 Paris. Tél : 01.46.07.34.50 ou sur www.bouffesdunord.com

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