La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Naples millionnaire !

Naples millionnaire ! - Critique sortie Théâtre
Légende : « Le traminot et son épouse - as du marché noir à Naples millionnaire. »

Publié le 10 février 2012 - N° 195

La création d’Anne Coutureau Naples millionnaire ! de Eduardo De Filippo est un bijou théâtral griffé de cinéma néoréaliste avec un zeste d’onirisme fellinien.

Naples millionnaire de Eduardo de Filippo, une découverte tardive puisque la pièce, créée par son auteur en 1945, n’avait jamais été représentée en France, est admirablement servie par l’inspiration fraîche et enjouée de la metteuse en scène Anne Coutureau, soutenue par l’équipe soudée de ses treize comédiens. Dès les premiers instants, le public est embarqué In medias res dans un film néo-réaliste noir – une rue bruyante de Naples en surélévation, avec petites lumières colorées et Sainte-Vierge, population courant sous les stridences d’une sirène appelant à se réfugier dans les abris. L’action se passe durant la Seconde Guerre mondiale, et nous pénétrons dans la maison de Gennaro Jovine – l’idéaliste Sacha Petronijevic – traminot au chômage revenu des tranchées de la Première Guerre, beau parleur ressassant le sentiment d’absurdité de la misère du monde. Les gens ont faim, les denrées sont rares, et Amalia Jovine, la femme de Gennaro – intense Perrine Sonnet – trouve dans le marché noir un moyen de survie imparable. Toute la maisonnée, les enfants, le fils et la fille, une tante et sa nièce, des voisins, tous frappés par l’indigence et le manque de travail, tourne autour de cette activité illicite condamnable aux yeux du père qui, malgré son look de clown lyrique, est porteur de la Loi et de la raison. Dans la seconde partie, cette petite société s’est « remise à flots » grâce aux larges bénéfices de la mère âpre au gain.

Effroi, terreur, compassion et rire

Le mobilier est frappé du bling-bling de l’époque, et les personnages sont vêtus de costumes mafieux de mauvais goût. L’histoire et sa guerre ont fabriqué des petits brigands installés ; or, le père qui avait encore disparu revient des camps, fort d’un passé qui fait œuvre de vie, d’expérience et de sens : il remet les pendules à l’heure. La mise en scène inventive plonge le public au plus près des préoccupations de chacun, entre comique burlesque et tragédie, dans l’âpreté existentielle des gens de peu. Des scènes cocasses égrènent le fil de la représentation, telle celle où le père joue le mort sur son lit de veillée devant la police soupçonneuse. Tous les ingrédients du théâtre sont là : effroi, terreur, compassion et rire salvateur. Un sentiment d’émotion authentique est diffusé sur le plateau : une leçon d’Histoire, de morale et d’humanisme pour éradiquer la guerre à l’intérieur des têtes. Malgré les affres de la pénurie économique, il faut rester soi-même avec les valeurs collectives qui définissent l’être. Pour imposer ce regard à contre-courant des tendances futures ultra-libérales, il fallait à côté de la dramaturgie serrée, un grain de poésie et une once d’onirisme. Les acteurs impliqués jouent le jeu à fond, mordant vaillamment à ce projet politique d’une société à rassembler.

Véronique Hotte


Naples millionnaire !, de Eduardo de Filippo, traduction de Huguette Hatem ; mise en scène d’Anne Coutureau. Du 20 janvier au 19 février 2012, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h30.  Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, 75012 Paris. Tél : 01 43 28 36 36 Durée : 2h15

A propos de l'événement



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