« NATURES » de Delphine Mothes
Myrrha, Arachné, Io, Nyctimène, Callisto… [...]
Après Le Songe en 2023, Quichotte en 2024 et Les Perses en 2025, Gwenaël Morin achève son cycle avignonnais « Démonter les remparts pour finir le pont » avec une mise en scène du Deuil sied à Électre. Au plus brut d’un théâtre qui fait éclater la vérité crue et brûlante du présent, six remarquables interprètes mettent en tension les névroses et les secrets d’une famille américaine dont le destin tragique fait écho à celui des Atrides.
« Texte ! », lance une comédienne à l’un de ses partenaires de jeu. Brochure en main, l’acteur lui souffle les premiers mots de la réplique qu’elle vient d’oublier. Elle repart sans ciller dans les avancées dramatiques et psychologiques du Deuil sied à Électre, trilogie d’Eugène O’Neill (écrite en 1931, cinq ans avant que l’écrivain ne reçoive le Prix Nobel de littérature) qui transpose le mythe des Atrides aux États-Unis, à la fin de la Guerre de Sécession. La représentation se poursuit comme si de rien n’était. Elle continue de se nourrir des aléas de l’instant, s’octroie toutes les libertés nécessaires à l’expression du théâtre brut et organique que Fabien-Aïssa Busetta, Virginie Colemyn, Kady Duffy, Julian Eggerickx, Barbara Jung et Grégoire Monsaingeon servent avec passion. Tous les six sont admirables. C’est sur eux que repose la réussite du projet pensé par Gwenaël Morin. Comme les trois premiers volets du cycle que vient clore ce spectacle, Le Deuil sied à Électre se passe de décor et de costumes, presque entièrement d’accessoires. Ici, tout est centré sur le jeu, seule compte la puissance expressive avec laquelle les interprètes mettent en tension les relations de crise qui opposent les différents membres de la famille Mannon.
Un spectacle qui fait théâtre de tout, avec trois fois rien
La plupart de ces personnages mourront. Deux seront assassinés et deux se suicideront. Ezra, le père, partage le destin d’Agamemnon. À peine revenu du champ de bataille, il est tué par son épouse Christine qui, comme Clytemnestre, est aidée dans son crime par son amant. Orin et Vinnie, leurs enfants, marchent sur les traces d’Oreste et d’Électre, soumis au poids des traumas et des carcans émotionnels qui leur ont été transmis en héritage. Dans la mise en scène du directeur de la Compagnie Théâtre Permanent, la représentation est complètement ouverte et décloisonnée. Invités, s’ils le souhaitent, à s’installer au sein de l’espace de jeu après le second entracte, le public fait pleinement partie du spectacle libre et généreux auquel il assiste. Cette vision incandescente du Deuil sied à Électre fouille les mouvements tragiques d’une histoire d’amour filial, d’adultère, de châtiment, de liens toxiques et de secrets enfouis, sans jamais se prendre au sérieux. Faisant théâtre de tout avec trois fois rien, Gwenaël Morin nous invite à vivre une expérience de spectatrices et spectateurs en dehors des sentiers battus. Une expérience ample, intense, joyeuse, qui sort du naturalisme pour mieux célébrer la force d’un art qui s’invente et se vit au présent.
Manuel Piolat Soleymat
à 22h, relâche les 10, 14 et 19 juillet. Tél : 04 90 14 14 14. Durée : 3h30 avec deux entractes.
Également du 13 au 15 octobre 2026 au Théâtre Olympia à Tours, du 4 au 10 décembre à La Commune à Aubervilliers, du 19 au 22 janvier et du 26 au 29 janvier 2027 au TNBA à Bordeaux, du 23 au 26 mars à Bonlieu – Scène nationale d’Annecy, du 9 au 13 novembre 2027 aux Célestins – Théâtre de Lyon.
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