La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

La Mastication des morts

La Mastication des morts - Critique sortie Théâtre
des spectres illusionnistes qui parlent crûment.

Publié le 10 septembre 2007

Remâcher allègrement sa vie… Eva Vallejo signe une mise en scène résolument joyeuse et revigorante, à partir des prises de paroles inopinées des défunts d’un cimetière.

Écrivain de théâtre sensible, Patrick Kermann s’est donné la mort en 2000. Sa dernière pièce, La Mastication des morts, évoque dans un pressentiment inconscient le passage de vie à trépas, du connu à l’inconnu, dans un esprit paradoxalement convivial et presque festif. Après avoir visité un petit cimetière de la campagne française, Kermann a eu l’idée insolite de donner à entendre un concert de voix s’élevant des tombes où les gisants et les gisantes s’éterniseraient depuis un siècle dans un village imaginaire. Au programme du plateau, un tohu-bohu de constats de mortels qui revendiquent la légitimité d’avoir traversé, à travers les petites histoires et dans l’Histoire, un même espace géographique et temporel, ce qu’ils appellent de façon possessive, leur vie. Une existence douce-amère et regrettée de petits plaisirs et de satisfactions passagères, « toujours la résignation à ce qui jamais n’aura été une vie ». Eugène Grillot, Alphonsine Rouart, Juliette Bigot… sont tous des bavards à l’accent du terroir : « On est mort, c’est tout, on ne s’y habitue pas ». Henry Triboulet affirme même être « passé » comme une lettre à la poste. L’air de rien, ces revenants règlent leurs comptes avec les misères du monde, avec leurs voisins ou parents directs qui les ont et qu’ils ont trompés, trahis ou comblés de plaisirs. Tous les faits et les gestes racontés par les disparus sont authentiques.

Des décédés énergiques et vigoureux, humbles ou fanfarons.

L’un fait retour sur l’accident qui lui coûtera la mort à mobylette « dans le bas de la grand-route », à la rencontre trop brutale de la vache Marguerite qui rentrait passivement à l’étable. On entend même la voix de l’Anonyme qui à la Toussaint récolte sur sa tombe les invendus des chrysanthèmes. L’autre fait l’inventaire exhaustif de ses amours charnelles. Voilà ce qui a bien plu à la metteuse en scène facétieuse Eva Vallejo, la chorégraphe d’une écriture scénique inventive qui fait la part belle aux corps engagés des interprètes. Elle conçoit des voix polyphoniques pour comédiens avertis, incarnant elle-même aux côtés de Corinne Bastat, Pascal Martin-Granel et Michel Quidu, des décédés énergiques et vigoureux, humbles ou fanfarons, vêtus d’un deuil élégant. Avec solos et chœurs d’acteurs entourés de musiciens, servant la composition plaintive ou bien tonique de Bruno Soulier : guitare électrique, violon électrifié, piano, micro sur pied et câbles sur plateau, les dés sont jetés. Qu’est-ce qu’une vie, si ce n’est broyer du noir, en écrasant les mots, les sentiments et les pensées pour tenter de les expliquer et les comprendre ? Le titre de La Mastication des morts aurait à voir avec l’ouvrage d’un philosophe allemand sur les vampires. Jeu de mâchoires ou pas, le spectateur fait silence devant ce concert acidulé de spectres illusionnistes qui parlent crûment.

Véronique Hotte


La Mastication des morts

De Patrick Kermann, mise en scène d’Eva Vallejo, du 20 septembre au 28 octobre au Théâtre du Rond Point, du mardi au samedi à 21H00.

Rens 0144959821. www.theatredurondpoint.fr

Spectacle vu à L’Idéal Tourcoing- Théâtre du Nord.

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