La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Jean Bellorini met en scène « Une petite affaire » d’après « Seul dans Berlin » de Hans Fallada : beauté, exigence et matière à réflexion

Jean Bellorini met en scène « Une petite affaire » d’après « Seul dans Berlin » de Hans Fallada : beauté, exigence et matière à réflexion - Critique sortie Théâtre TNP Villeurbanne
Camille de La Guillonnière et Clara Mayer dans Une petite affaire © Christophe Raynaud de Lage

TNP Villeurbanne / de Hans Fallada / traduction Laurence Courtois / mise en scène Jean Bellorini

Publié le 30 septembre 2026 - N° 347

D’une grande beauté, d’une grande exigence, l’adaptation par Jean Bellorini et les siens de l’ultime roman de Hans Fallada (1893-1947) bouleverse. Dans un écrin formel superbe, l’humble résistance d’un couple de petites gens y apparaît dans sa solitude, sa vulnérabilité et son humaine nécessité. Dernière création du metteur en scène en tant que directeur du TNP, la pièce offre matière à réflexion.

À l’ordre du jour, une petite affaire. Avec sur le banc des accusés des petites gens aux vêtements usés, aux vies minuscules. Un couple qui ne paie pas de mine, au point que les policiers ne leur prêtent guère attention dans le prétoire. Et pourtant… L’affaire n’est en rien insignifiante. Poignante de bout en bout, la remarquable adaptation que proposent Jean Bellorini et les siens du roman d’Hans Fallada s’adresse à l’intelligence du spectateur, offre matière à réflexion, nous interroge sur le libre arbitre, la résistance, sondant l’intérieur des âmes de ce couple ordinaire, qui s’élève contre le régime nazi. Lors de la scène inaugurale qui initie la révolte, Otto et Anna, assis à un pupitre d’école, apprennent par une lettre que leur fils unique a été tué sur le front. C’est alors qu’ils décident d’écrire des lettres contre le Führer qu’ils déposent dans les halls d’immeuble. Soit « quelque chose de ridicule et de petit, quelque chose qui était tout à fait dans son genre, quelque chose qui ne faisait pas de bruit, quelque chose d’aberrant. » dit Otto. Tous deux voudraient que ça ait « un effet ». Lucides, ils savent que la mort les attend s’ils sont pris. Ils écrivirent 276 cartes et 9 lettres, presque toutes livrées à la Gestapo, toutes sauf 18. Ils sont seuls, à Berlin, en 1941. Mais aujourd’hui nous nous souvenons. Le temps de l’écoute est ici dense, exigeant, au fil d’une partition qui se concentre sur la dernière partie du roman, sur le procès du couple. Installé dans le confort collectif et silencieux des gradins, le Président Feisler (Jacques Hadjaje, parfait) les insulte, les menace de sa voix de stentor. Si Otto et Anna racontent leur histoire à la troisième personne, on peut dire qu’ils incarnent aussi puissamment leurs personnages, exprimant leur rage, leur douleur, leur peur, leur amour mutuel, leur besoin viscéral de résister. Ce qui est très beau, c’est que dans cette veine du théâtre-récit qu’affectionne le metteur en scène, les mots agissent, sans esbroufe, sans séduction, avec une précision qui fait mouche. Complices de longue date de Jean Bellorini, Camille de La Guillonnière et Clara Mayer sont impressionnants.

 Des mots qui luttent

Hans Fallada a écrit Seuls dans Berlin juste après la fin de la guerre, en s’inspirant du combat réel d’un couple de résistants, Elise et Otto Hampel, devenus dans son roman Anna et Otto Quangel. Si à certains égards, la fresque peut s’éloigner des faits, l’acte de résistance est authentique. Accompagné d’une bande sonore au cordeau, qui laisse place pour finir à un quatuor de trombonistes, l’écrin formel est superbe. Quel contraste entre la scénographie monumentale, écrasante, où de hauts piliers métalliques aménagent l’espace pour enfermer et isoler, et la présence humble et déterminée de ce petit échantillon d’humanité. Portrait d’un couple qui résiste à l’autorité dans une époque qui culmina dans l’horreur meurtrière, la pièce épurée met en perspective leur solitude, mais aussi la banalité du bien qu’ils choisissent. La partition questionne notre présent, marqué par la propagation de la haine, alimenté par des réseaux sociaux qui instrumentalisent. « Les mots justes, trouvés au bon moment, sont de l’action » souligne Hannah Arendt. Faisant vivre les mots et les corps, exaltant la force de l’esprit, la pièce complète parfaitement L’Ordre du jour d’après Éric Vuillard, créée la saison dernière.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Une petite affaire
du mardi 29 septembre 2026 au samedi 17 octobre 2026
TNP Villeurbanne
8 place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne

du mardi au vendredi à 19h30, samedi à 18h sauf le 10 octobre à 19h30, dimanche à 15h30. Tél. : 04 78 03 30 00. www.tnp-villeurbanne.com Durée : 1h30.

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