La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Ivo van Hove

Ivo van Hove - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 mars 2009

Cris et chuchotements : huis clos familial et face-à-face avec la mort

Le public français connaît bien le travail exigeant et précis d’Ivo van Hove, directeur du Toneelgroep Amsterdam. Lors du festival d’Avignon 2008, il a présenté Tragédies romaines (Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopâtre), époustouflante mise en scène révélant de manière magistrale le génie shakespearien. La Maison des Arts de Créteil l’a déjà accueilli avec India Song, Carmen et Opening Night (d’après John Cassavetes). Après avoir monté lors de la saison 2004-2005 Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, il transpose aujourd’hui à la scène le scénario d’une oeuvre majeure du cinéaste, Cris et chuchotements. Un huis clos familial sous le spectre physique de la mort : Agnès se meurt, ses soeurs Maria et Karin sont là, ainsi que la servante Anna. Le temps se fige et s’étire à la fois, incitant à regarder sa vie en face.

“Nous avons toujours le sentiment que la vie devient vide de sens lorsqu’un proche disparaît. C’est le thème central de ce texte.” 
 
Pourquoi adapter à la scène cette grande oeuvre cinématographique ?
 
Mon point de départ n’est jamais le film et le travail du metteur en scène à l’écran, mais toujours le texte même, le scénario. Je pars du texte car selon moi en théâtre le texte fonde tout le travail. Nous avons utilisé le livre et effectué aussi une transcription du film, puis nous les avons réunis. Le texte est intégralement signé Bergman. J’ai vu Cris et Chuchotements voici des années, et ce film est toujours resté en moi. Il traite de thèmes universels qui questionnent chaque individu, que l’on soit en France, au Brésil ou en Chine. S’occuper de quelqu’un en train de mourir est une expérience émotionnelle que chaque être humain doit affronter à un moment ou à un autre, il n’est pas possible d’y échapper, cela fait partie de la vie. Et nous avons toujours le sentiment que la vie devient vide de sens lorsqu’un proche disparaît. C’est le thème central de ce texte. 
 
Outre une réflexion sur la mort, quels sont les thèmes abordés par le scénario ?
 
Le scénario explore bien sûr un autre thème très intéressant, il développe une réflexion sur la famille. Ce huis clos familial, malgré le fait qu’il date de plus de trente ans, est d’une évidente acuité. Agnès est confrontée à une agonie douloureuse, elle souffre terriblement. Ses deux soeurs reviennent dans la maison où elles ont grandi. Et on ne sent pas de chaleur entre ces femmes, de réelle envie de réconforter Agnès, de réelle empathie avec elle, alors même qu’elle est en train de mourir. On sent que cette famille n’a jamais été une famille heureuse. Elle dysfonctionne, elle ne se définit pas comme une communauté, où perdure un sentiment d’appartenance. La famille n’est plus la pierre angulaire de la société. Ce thème est pour moi dans la pièce aussi important que le thème de la mort.
 
Seule la servante Anna semble capable d’empathie avec Agnès…
 
Elle est capable de se soucier de quelqu’un d’autre. Mais même en elle, l’altruisme se teinte d’égoïsme. Elle a perdu son enfant et prend soin d’Agnès comme si c’était son enfant. C’est donc pour satisfaire son propre désir qu’elle s’occupe de cette mourante. Comme toujours chez Bergman, le personnage est double, ambivalent. C’est ce qui rend l’œuvre si énigmatique et si belle, comme un bijou à multiples facettes.
 
Que peut-on dire des relations entre les hommes et les femmes ?
 
Elles sont difficiles ! Mais ce qui est beau dans ce texte, c’est que pour une fois, les personnages principaux sont des femmes. Comme le film, le texte est concentré sur les femmes, sur leurs relations, leurs angoisses, leurs échecs, leurs espoirs. Agnès écrit son journal, avec des réflexions sur sa vie, nous allons transformer ce journal en montages vidéo. C’est une artiste, elle tente de s’exprimer et d’exprimer ses émotions à travers l’art de la vidéo. A l’arrière-plan se trouvent les hommes, qui eux aussi souffrent. On les voit la plupart du temps à travers des flashbacks, où sont exposés des gens qui ne s’aiment plus, des mariages brisés. Même si ces femmes sentent profondément qu’elles sont malheureuses, elles continuent sans rien changer à leurs vies. Cette vision des relations humaines qu’exprime Bergman, cet immobilisme destructeur sont encore plus extrêmes dans ce texte que dans les autres. Ces gens ne prennent pas de décision pour mettre fin à leurs relations, ce qu’ils devraient sans doute faire…
 
Est-ce à cause du puritanisme dans lequel a baigné Bergman qu’il en est ainsi ?
 
Bergman, fils d’un pasteur luthérien, a certes vécu dans un milieu religieux, dans un monde très sévère, austère, pétri de sentiments de culpabilité, de punitions quasiment existentielles et intériorisées. Dans la pièce, en partie à cause de conventions rigides, les gens ne sont pas libres physiquement, ils se cachent et ne peuvent pas vivre comme ils le veulent, quelque chose a été brisé en eux. Cependant nous ne mettrons pas l’accent dans la pièce sur l’influence de la religion. Ainsi, nous n’allons pas situer la pièce au XIXe siècle, mais aujourd’hui. Ce texte est universel, et n’est donc pas nécessairement lié à un cadre temporel spécifique. Ces gens, on peut les voir aujourd’hui. Il s’agit de notre monde. Et le film n’est pas juste une atmosphère, les personnages sont extrêmement fouillés. Le scénario tisse un réseau très dense d’informations psychologiques et émotionnelles.
 
La vision de Bergman des relations humaines semble désespérée…
 
Oui, mais… Je pense que ce texte recèle un secret caché, que peut-être nous pouvons mettre en lumière. Ainsi dans le journal d’Agnès, on lit ce désir pour l’enfance, un paradis perdu, on devine l’espoir que la vie pourrait être belle, et véritablement rassembler une communauté d’individus. J’espère mettre en valeur ce moment plein d’espoir, car sans espoir, la vie devient vide. Ces femmes tentent de retourner en arrière et s’interrogent. Ne pouvons-nous pas retrouver ce moment où existait l’espoir de ressentir une certaine chaleur les uns pour les autres ? Au milieu du texte a lieu une conversation magnifique entre les deux sœurs, que Bergman montre de façon cynique. Je vais la mettre en scène de façon plus optimiste. Cette scène sera radicalement différente du film, avec le même texte, et ainsi laissera poindre l’idée d’espoir. J’aimerais vraiment dans ma pièce amener les personnages tout près de cette décision qui leur permettrait de changer leur vie, même si en fin de compte ils ne sont pas capables d’y arriver.

Propos recueillis par Agnès Santi


Cries and Whispers, just about dead, d’après Ingmar Bergman, mise en scène Ivo van Hove, spectacle en néerlandais surtitré, le 26 mars à 20h30, les 27 et 28 mars à 21h, à la Maison des Arts de Créteil, dans le cadre du Festival Exit. Tél : 01 45 13 19 19.

A propos de l'événement



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