La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

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THIERRY ROISIN et BLANDINE SAVETIER

THIERRY ROISIN et BLANDINE SAVETIER - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 octobre 2011

OUVRONS NOS IMAGINAIRES !

AVEC LA PIEUVRE (MUSICIENS ISSUS DE L’ENSEMBLE MUZZIX, DIRIGE PAR OLIVIER BENOIT), THIERRY ROISIN ET BLANDINE SAVETIER METTENT EN SCENE UN SPECTACLE INSPIRE PAR L’ŒUVRE DU POETE HENRI MICHAUX.

« L’œuvre de Michaux est faite d’éclatements et de jaillissements nourrissants et précieux. » Thierry Roisin

En 2011, Béthune est capitale régionale de la culture. Quel bénéfice tirez-vous de ce dispositif ?
Thierry Roisin : Ce projet, initié par la Région, bat son plein, avec des événements de dimension nationale et internationale. C’est comme une grande courroie d’entraînement qui amène des spectateurs venus du Béthunois et de la région, mais aussi de l’extérieur. C’est une belle réussite qui permet à la Comédie de Béthune de réaliser, sur ces deux saisons, des projets plus amples que d’habitude et une formidable densité de création.

Comment va la Comédie de Béthune ?
T. R. : La Comédie de Béthune va bien ! La saison 2010-2011 a été très dense. Le public ne faiblit pas ; les partenariats avec les associations et les divers lieux associés se perpétuent. Et à partir de janvier 2012, les travaux de la salle de répétition vont commencer. Cela va donner un nouveau souffle à notre projet. On va pouvoir répéter hors des périodes de vacances et modifier et embellir l’espace d’accueil du public. Tout cela va impulser une nouvelle dynamique à mon troisième mandat et va nous amener à nous reposer des questions fondamentales au lieu de seulement répéter ce qui existe déjà.

Ensemble, vous mettez en scène La Vie dans les plis. Comment ce projet est-il né ?
T. R. : Il s’agit de relever en même temps le défi de la confrontation et du partage. Comment amener l’un et l’autre, avec nos esthétiques différentes, une part à un édifice commun ? Et puis la rencontre avec Olivier Benoit et les musiciens de La Pieuvre a été fondamentale. Ils ont un mode de construction musical singulier, improvisé, à la fois archaïque et très sophistiqué.
Blandine Savetier : C’est un défi de travailler à deux. Nous sommes deux metteurs en scène et deux concepteurs ; nos univers sont différents mais nous avions envie de nous rencontrer sur une même langue. Michaux y répondait de manière idéale. Il fallait aussi travailler avec cette part musicale que nous voulions, et le choix d’un poète s’imposait.

Pourquoi choisir Michaux ?
B. S. : Michaux est un auteur insaisissable et c’est à ce niveau qu’il m’interpelle. C’est un insoumis, quelqu’un qui a refusé les modes, les conventions, les écoles, quelqu’un qui avait perçu que l’homme ne cesse de mettre l’homme en prison et qui a tenté de toujours le libérer.
T. R. : Le projet est de relire toute l’œuvre de Michaux, même si le titre du spectacle emprunte celui d’un de ses recueils. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’impossibilité de saisir cette œuvre dans son ensemble. Il y a une telle diversité dans la forme : poèmes épiques, récits philosophiques, contes, observations de son monde intérieur, et l’œuvre picturale qu’on ne peut pas mettre à l’écart… Cette œuvre est faite d’éclatements et de jaillissements nourrissants et précieux.

Comment en rendre compte scéniquement ?
B. S. : J’avais envie de travailler sur du visuel, pas forcément amené par autre chose que l’acteur, mais avec le désir de traduire le paysage intérieur de Michaux par des corps et des dispositifs scéniques. Michaux est à la quête du mystère du vivant, et comme le vivant est extrêmement complexe, il a essayé de l’approcher de la manière la plus juste possible, en faisant fonctionner la pleine puissance de l’être humain. Cette investigation intérieure est vitale chez lui, et c’est à ce niveau que chacun peut faire sien Michaux. C’est un homme aux voix multiples, à la recherche de l’insondable en l’homme, plein de gouffres à la fois lumineux et obscurs. S’intéresser à Michaux, c’est s’intéresser à nos espaces du dedans. Il utilise des images très audacieuses, brise la syntaxe, invente des néologismes, pousse le langage à ses limites, qui sont presque celles de la musique. N’oublions pas que Michaux a utilisé la peinture comme outil de ses investigations intérieures, comme si le geste pictural était beaucoup plus à même de traduire l’impulsion de vie en l’être humain.

T. R. :
La communauté d’acteurs est disparate car elle fait écho à son moi à facettes, elle est marquée par la maladresse, la discontinuité, la marge. Il nous fallait éviter une théâtralité convenue et établie, en travaillant beaucoup à partir de matériaux, de paroles, de séquences muettes, pour former un espace de passage que cette communauté vient occuper comme en transit. C’est pourquoi la musique va tenir une place quasi aussi importante que la parole : elle va nous permettre d’entrer dans des profondeurs de perception que la parole seule ne pourrait pas rendre. Elle n’est pas un accompagnement mais un outil de perception qui procède de cette même plongée.

B. S. :
Opérer à partir d’un collage est une manière de pouvoir mettre en écoute cet homme aux voix multiples. La résonance des matières et des formes scéniques rend compte de cette quête-là. Michaux a sans arrêt repoussé les limites du connu, du conforme, du convenu. Sa poésie aiguise les sens et fait fête à l’imaginaire. C’est presque un de nos chevaux de bataille : mettre en avant, sur scène, l’imaginaire, la fantaisie, en télescopant les choses. C’est pourquoi nous avons choisi huit acteurs très différents, comme pour juxtaposer huit solitudes et mieux rendre compte de ces facettes de Michaux. « J’écris, je peins pour me parcourir. Là est l’aventure de la vie », dit-il. Le mettre en scène, c’est aussi une manière de faire entendre un langage qui n’est pas efficace et une langue qui ne se réduit pas à la communication. Il nous interpelle plus au niveau de l’essence que du sens ; comme un musicien, il nous invite à ouvrir nos imaginaires dans l’écoute. Seule la poésie peut dire le fracas du monde et un chant naît du fracas de ce langage. C’est vraiment une poésie qui est née du corps et de l’expérience du corps, et c’est aussi pour cela que nous avons voulu la faire vivre au théâtre.

Propos recueillis par Catherine Robert


La Vie dans les plis, textes d’Henri Michaux ;
direction musicale d’Olivier Benoit ; mise en scène
de Blandine Savetier et Thierry Roisin.
Du 12 au 20 octobre 2012 (relâche le 16).

A propos de l'événement


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