La Terrasse

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Marcel Bozonnet

Marcel Bozonnet - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 septembre 2010

LES ETATS DE L’AMOUR ET DU DESIR

Voilà plus de 15 ans que l’ancien administrateur général de la Comédie-Française donne à entendre, de théâtre en théâtre, la grâce et la violence de La Princesse de Clèves. Inconditionnel du roman de Madame de La Fayette, Marcel Bozonnet envisage cette œuvre comme l’un des sommets de notre patrimoine littéraire.

Dans quelles circonstances avez-vous découvert La Princesse de Clèves ?
Marcel Bozonnet : Comme beaucoup d’entre nous, j’ai le souvenir d’avoir entraperçu ce roman au sein du « Lagarde et Michard », lorsque j’étais élève. Mais ce n’est qu’en 1995, à la demande du contre-ténor Alain Zaepffel, que je l’ai vraiment et entièrement découvert, dans le cadre d’un récital de compositions de Boesset pour lequel je lisais des fragments de La Princesse de Clèves. Cette première lecture a été pour moi un choc, une véritable révélation.
 
Qu’est-ce qui vous a alors saisi ?
M. B. : J’ai découvert une langue, un style que je ne connaissais pas. Avant cela, j’avais pourtant abordé de nombreux d’auteurs du XVIIème siècle, mais l’écriture de Madame de La Fayette est tout à fait particulière. Sa langue donne le sentiment d’un grand équilibre, d’une forme de perfection. En lisant pour la première fois La Princesse de Clèves, j’ai découvert ce que l’on appelle la prose cadencée, c’est-à-dire une prose au rythme admirable, très précis.
 
En quoi, pour vous, ce roman est-il une œuvre importante ?
M. B. : A travers la maîtrise dont elle fait preuve, Madame de La Fayette réussit à analyser le sentiment amoureux, le désir, le manque, de façon étonnamment subtile. Après ma collaboration avec Antoine Zaepffel, j’ai décidé de poursuivre mon compagnonnage avec ce texte en l’interprétant et le mettant en scène dans de nombreux théâtres. Depuis quinze ans, je l’ai ainsi joué des centaines de fois. C’est, pour moi, l’une des plus belles œuvres que l’on ait jamais écrites sur l’amour et sur le coup de foudre.
 
« La Princesse de Clèves, c’est un peu mes « suites de Bach » à moi. »
 
Considérez-vous La Princesse de Clèves comme un texte difficile d’accès’
M. B. : Non, pas vraiment. Ce qui peut être difficile, c’est le début, les quarante premières pages, qui correspondent à la description de la Cour. Mais dès que l’on est entré dans l’histoire de cette femme à qui l’on a désigné un mari et qui, un jour, tombe amoureuse d’un autre homme, on se met à cheminer avec bonheur dans la découverte de la passion amoureuse. Ce roman n’a alors, je crois, plus rien de difficile. Une porte s’ouvre et on vit une expérience merveilleuse. On peut complètement se laisser aller à sa sensualité, à la beauté de son style, à tous les états de l’amour et du désir qu’il explore, qu’il investit. Le rapport à l’art, comme beaucoup d’autres choses, ne tombe pas du ciel. Il faut le conquérir et cela demande, parfois, quelques efforts. Mais pourquoi ne ferions-nous pas, pour l’art, les efforts que nous sommes prêts à faire pour maîtriser le fonctionnement de notre nouveau téléphone ?
 
Pour quelle raison continuez-vous, au fil des ans, à interpréter ce texte ?
M. B. : Parce que j’y prends beaucoup de plaisir. La Princesse de Clèves, c’est un peu mes « suites de Bach » à moi. Depuis quelques temps, je le joue un peu moins, mais il est vrai que je suis toujours prêt à reprendre ce texte. Grâce à lui, j’ai pu sauver et préserver mon métier lorsque j’étais directeur du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, puis administrateur général de la Comédie-Française. Je me suis d’ailleurs rendu compte qu’il est très intéressant, pour un comédien, de travailler une même œuvre, année après année. C’est la meilleure façon de venir à bout de ses défauts, de les identifier et de les gommer. En changeant d’œuvre, on change de prisme de vision. Il est alors beaucoup plus difficile d’identifier ses faiblesses et de les circonscrire.  
 
Quelle réaction suscite, en vous, les déclarations de Nicolas Sarkozy au sujet de La Princesse de Clèves ?
M. B. : Ce sont des paroles malheureuses, prononcées en période de campagne électorale. Je ne crois pas qu’il faille y accorder trop d’importance… Pour autant, notre président a commis une erreur. Ces propos dénotent une méconnaissance flagrante du roman de Madame de La Fayette. Je sais qu’il y a un petit théâtre à L’Elysée. J’invite donc Nicolas Sarkozy à me proposer de venir y interpréter La Princesse de Clèves, afin qu’il puisse se rendre compte de la beauté et de la profondeur de cette œuvre.
 

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

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