La Terrasse

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Jorge semprun

Jorge semprun - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 décembre 2008

Le théâtre : une prise de parole et un affrontement dialectique

Ecrivain, ancien ministre de la Culture d’Espagne de 1988 à 1991, président du Forum du théâtre européen, Jorge Semprun aime le théâtre et l’idée d’une Europe capable de se souvenir du passé pour mieux construire un avenir commun. Président du Forum du Théâtre Européen, il explicite sa vision du théâtre, une activité démocratique ancrée dans les problèmes de la cité.

A quelles occasions avez-vous écrit pour le théâtre ?
 
Ecrire pour le théâtre est l’une des choses que je préfère. Bizarrement, cela est toujours advenu par des commandes de personnes très particulières. En 1964, j’ai ainsi créé à la demande de Peter Brook l’adaptation théâtrale du Vicaire de Rolf Hochtuth sur l’attitude de l’église envers les juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale. La pièce a été jouée au théâtre de l’Athénée. Quelque trente ans plus tard, c’est Klaus Michael Grüber qui m’a demandé une pièce sur la mémoire allemande, devant être jouée dans un endroit très précis, à côté de Weimar, au pied d’un vieux château du XVIIIe siècle où se trouve le cimetière de la garnison d’occupation soviétique, pour des soldats souvent fusillés par l’armée rouge pour un délit commis sous l’uniforme. La pièce s’inspire de Carola Neher, comédienne de l’époque de Brecht qui a eu un destin tragique. Elle a quitté l’Allemagne en 1933 pour la Tchécoslovaquie puis la Russie, où elle a été victime de procès et a disparu dans un goulag. La pièce s’appelait Allemagne mère blafarde, comme le début d’un poème de Brecht, et en français Le retour de Carola Neher. Ma troisième pièce a été demandée par Daniel Benoin, à l’occasion de la Convention Théâtrale Européenne. C’était une commande européenne, avec pour thème obligatoire les réfugiés. J’ai écrit sur l’époque de la guerre d’Espagne, que je connais bien, sur le camp de Gurs en France dans les Basses-Pyrénées, dont on ignore souvent l’existence. En1939-1940 le camp est destiné à des Républicains espagnols et des étrangers des Brigades Internationales, puis il a été destiné aux juifs. Une histoire tragique de la vieille Europe et de ses combattants pour la liberté. La pièce a été jouée à Nice, en Espagne, au Luxembourg, au Théâtre du Rond-Point à Paris.
 
Pourquoi aimez-vous particulièrement les textes de théâtre ? Quelles sont leurs spécificités par rapport au roman ?
 
 
Les thèmes du théâtre classique européen – le destin, la responsabilité, l’engagement – m’intéressent. Et l’écriture théâtrale, appelée à être incarnée par des acteurs, se passe de description. Elle expose directement le cœur des problèmes, à travers le dialogue et le conflit entre des hommes et des femmes, contrairement à l’écriture romanesque soumise à la servitude de la description. Selon la mise en scène, on imagine ou voit ce qu’il y a autour du texte. Certaines mises en scène actuelles, modernisées, de textes classiques sont très intéressantes, d’autres ont tendance à brutaliser le texte. C’est lorsqu’il s’affranchit des contraintes de la rentabilité, auxquelles le théâtre privé est soumis, que le théâtre produit le plus de choses nouvelles et fortes.
 
Peut-on parler d’une identité européenne qui se construirait sur les ruines de la guerre ?
 
On ne peut nier la richesse de la diversité des langues et des cultures européennes, cependant je crois à une identité européenne plus visible au théâtre que dans le roman européen, à travers une communauté de thèmes, que nous avons déjà mentionnés : le débat, le conflit, le destin, la responsabilité, la politique. Le théâtre grec a été inventé comme lieu de débat pour questionner la relation entre pouvoir et théâtre. C’était un lieu de cérémonie démocratique et de réflexion, en plein air, qu’on ne peut bien sûr plus reproduire aujourd’hui, mais le théâtre se définit toujours par rapport au pouvoir. Shakespeare explore le problème du pouvoir dans de nombreuses pièces. Je me souviens de Coriolan à la Comédie-Française en 1934, pendant les émeutes du 6 février, les tirades de Coriolan contre la plèbe résonnaient alors de façon singulière…
 
« Le théâtre exprime sous forme tragique, mythique ou historique les vrais problèmes de la cité. »
 
Quelle est la nature du lien entre théâtre et démocratie ?
 
Dire que le théâtre a un rapport direct avec la démocratie est exagéré, cependant on peut dire qu’aucune grande pièce ne fait l’éloge de la dictature ! Par contre plusieurs d’entre elles sont une dénonciation de la dictature. Antigone est le symbole de cette révolte. Cette année le thème du Forum est le rapport avec le pouvoir, ce qui soulève des problèmes d’ordre politique, économique, et aussi moral. Le théâtre est un lieu de contestation publique, il est par exemple apte à corriger les méfaits d’une dictature médiatique. Il exprime sous forme tragique, mythique ou historique les vrais problèmes de la cité. C’est une prise de parole démocratique. L’affrontement dialectique que l’on retrouve dans le théâtre européen expose un débat politique au sens large du terme.
 

Propos recueillis par Agnès Santi


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