La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

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Joël Dragutin

Joël Dragutin - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 septembre 2010

LA PRINCESSE DE CLEVES : CULTURE ELITAIRE ? UN DEBAT ESTHETIQUE ET POLITIQUE

Directeur du Théâtre 95, scène conventionnée aux écritures contemporaines, Joël Dragutin s’attache à faire vivre régulièrement le théâtre en tant que lieu démocratique de réflexion et de débat.

« Tout a commencé en 2006 par une raillerie présidentielle, qui fustigeait l’inscription de La Princesse de Clèves au programme d’un concours de la fonction publique, raillerie qui a provoqué un tollé et permis au premier roman de la littérature française d’acquérir une popularité renouvelée. Les ventes de La Princesse de Clèves ont en effet presque triplé depuis 2007, et l’œuvre a été depuis inscrite dans divers programmes scolaires et universitaires, dont celui de l’Ecole Normale Supérieure. Après quatre ans de polémique, de prises de positions très fortes dans la presse, chez les artistes, les enseignants et les chercheurs, il nous est apparu important qu’une journée complète de réflexion soit consacrée à La Princesse de Clèves, afin d’aller au-delà de la simple posture d’indignation, trop réductrice, et d’essayer de répondre aux questions cruciales que soulèvent implicitement les propos du président. Plusieurs pistes de réflexion concernant la culture autant que l’éducation se combinent. Celle de l’opportunité et sans doute de la nécessité de la transmission d’un patrimoine culturel aux générations futures. Celle encore que pose une vision trop utilitariste et consumériste de la culture. Celle essentielle d’une dialectique complexe entre la culture comme marqueur social, donc discriminante, ou la culture comme socle commun de la nation, donc unificatrice. Car nous pensons que le président a désigné à la vindicte publique La Princesse de Clèves en tant que symbole d’une « culture cultivée élitaire » qui irait à l’encontre d’une culture populaire ou en tout cas, à l’encontre d’un patrimoine culturel plus universellement partagé, où l’on pourrait retrouver entre autres Mozart, Molière, La Fontaine, Picasso, Hugo, etc.

Transmission du patrimoine

S’intéresser à La Princesse de Clèves en 2010 ne peut être interprété comme la seule expression d’une nostalgie
passéiste, d’autant que dans la tradition française, depuis le dix-neuvième siècle, l’Etat a toujours été le garant de la préservation et de la transmission du patrimoine comme héritage commun de la nation. Il est vrai qu’on pourrait se demander si La Princesse de Clèves est vraiment le premier roman à découvrir pour amener un public qui ne lit pas à lire. Comment faire pour éviter le double écueil d’un monde sans mémoire, d’un « Empire de l’éphémère » comme dirait Gilles Lipovetsky, ou celui d’un culte du patrimoine, rejetant les grandes mutations culturelles contemporaines et les nouveaux supports qui les véhiculent ? Toutes ces questions nous semblent d’autant plus importantes qu’elles ne sont pas si étrangères aux stagnations ou amputations budgétaires que nos institutions connaissent actuellement, subissant une crise économique doublée d’une crise symbolique, parce qu’on demande de plus en plus à l’activité artistique d’être nécessairement rentable. Cela m’évoque une réplique du grand metteur en scène polonais Tadeusz Kantor, adressée au président Jaruzelski, qui lui demandait : “A quoi peut bien servir le théâtre ?“ et auquel il a répondu « A rien monsieur le président, comme l’amour. » Il faut donc se réjouir que Madame de Lafayette ait plutôt servi l’amour et apparemment le sert toujours ! »

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement


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