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Jean-François Sivadier : Le théâtre à partir de rien

Jean-François Sivadier : Le théâtre à partir de rien - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 juin 2007

Joyau tragique taillé dans l’âme humaine, Le Roi Lear échappe sans
cesse aux rets de l’exégèse pour révéler des éclats insoupçonnés.


Vous mettez en exergue du spectacle un extrait de L’Espace du dedans
de Michaux, qui évoque le « rien »?

Jean-François Sivadier : « Rien » est un mot essentiel. Il résume la
réponse de Cordélia à Lear quand il lui demande de dire « combien » elle
l’aime ; il évoque aussi l’épreuve du manque, le cheminement vers le
dépouillement. Lear, c’est le théâtre à partir de « rien ». Ce « rien » ancre la
fable dans le présent. Dès lors, de nouvelles perspectives s’ouvrent quant au
sens. En effet, les personnages ne réagissent pas en fonction du passé, mais
selon leurs pulsions. Shakespeare analyse l’humain dans sa dimension
intemporelle, universelle. L’homme se définit par ce qu’il est et où il est.
Cette pièce est une histoire de corps, naturel et politique, et de territoires,
privé et public. La ligne qui les distingue ne recoupe pas mensonge et vérité :
ils sont séparés et inextricablement liés.

La folie de Lear vient-elle de la confusion entre ces deux corps, entre
l’être et l’avoir ?

J.-F. S. : Elle s’apparente à la schizophrénie. Lear se confond avec ce
qu’il représente, son corps politique, et a oublié ce qu’il est, son corps
intime, sensible, vulnérable, devenu vide. Il va le redécouvrir dans une
expérience initiatique qui lui permettra d’atteindre la maturité, c’est-à-dire
quand la vieillesse et l’enfance se confondent, quand l’homme est à la fois un
enfant dans l’étonnement de sa venue au monde, et un vieillard parce que mortel.
Lear doit apprendre à vivre seul, en simple personne. Contrairement à ses s’urs,
Cordélia ne sait pas faire de théâtre, c’est-à-dire circonscrire son amour dans
des mots, l’exprimer en public. Elle propose justement à Lear un lieu où il
n?aurait plus besoin d’être en représentation. Pour moi, cette pièce parle
fondamentalement du théâtre.

« Pour moi, cette pièce parle fondamentalement du théâtre. »

La langue se fait ici symptôme d’une pulsion plus que vecteur d’un message.
Comment se travaille-t-elle avec les acteurs ?

J.-F. S. : Le Roi Lear ne relève pas d’un théâtre des idées mais
d’une démonstration sensible sur l’humain, qui ne porte pas de morale. Même
Cordélia se montre cruelle, à sa façon, puisqu’elle refuse de « faire
semblant » : elle sacrifie la tranquillité de son vieux père à son exigence de
vérité. Pour travailler la langue, indissoluble dans la psychologie, nous
essayons de court-circuiter la transition par l’intellectualisation : la parole
précède et fait la situation. Les acteurs proposent non une opinion mais un
espace de questionnement.

Propos recueillis par Gwénola David

Le Roi Lear, de Shakespeare, mise en scène de Jean-François Sivadier, du
15 septembre au 27 octobre 2007 à 20h ; le dimanche à 15h30.

A propos de l'événement


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