La Terrasse

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DOMINIQUE VISSE

DOMINIQUE VISSE - Critique sortie Classique / Opéra

Publié le 10 février 2010

UNE VOIX MILITANTE

LE CONTRE-TENOR, FONDATEUR DE L’ENSEMBLE CLEMENT JANEQUIN, EST ACTUELLEMENT A L’AFFICHE DE MARE NOSTRUM DE KAGEL.

Rares sont les chanteurs d’opéra à venir vous chercher devant une gare de la banlieue parisienne en 2CV. Dominique Visse n’a décidément pas grand-chose à voir avec le musicien classique que l’on rencontre habituellement. Prenez déjà son look : avec ses cheveux longs et ses boucles d’oreille, sans oublier la veste en cuir, le contre-ténor nous rappelle plus les rockers des seventies que les divas du lyrique. Mais surtout, ce qui détonne chez Dominique Visse, c’est son franc-parler, qui évite à la fois le jargon promotionnel et la langue de bois. Dans cette fameuse 2CV, en traversant Vigneux-sur-Seine, le chanteur observe, amer, que « les étrangers, après avoir été mis à la porte de Paris, sont maintenant obligés de quitter ces banlieues dortoirs. Mais pour aller où ? » Des convictions, Dominique Visse en a toujours eu. Devant la cheminée de sa maison à la décoration néo-orientale, il se rappelle : « à neuf ans, dans mon village normand, je voulais devenir prêtre et entrer au petit séminaire ». Finalement, une fois monté à la tribune de l’orgue, c’est la musique sacrée qui l’attire. Il rencontre rapidement un autre Normand, Christophe Coin, avec qui il participe à un ensemble sur « instruments anciens », une révolution à l’époque ! « Je jouais alors surtout de la flûte à bec et du cromorne, mais un jour, il a fallu qu’un instrumentiste tienne un rôle de contre-ténor. On s’y est tous essayé, mais comme je n’ai pas de complexes, c’est moi qui y suis allé. » Dans les années 70, cette voix est encore mal connue, voire méprisée. « Beaucoup de professeurs de chant refusaient de nous prendre en disant que ce n’était qu’une mode. » Mais cette opposition ne le décourage pas, et notre jeune chanteur va prendre des cours avec deux stars : Alfred Deller et René Jacobs. Deux conceptions très différentes de la voix de contre-ténor : « Les anglais utilisent un seul registre, le fausset, et chantent donc surtout dans l’aigu. Tandis que chez Jacobs, on apprenait à chanter en poitrine ». Toute la difficulté de ce type de voix est de se situer entre ces deux registres, au point de « passage » de la voix. Ce que cherche Dominique Visse, c’est d’élargir au maximum la tessiture, afin notamment de pouvoir chanter l’opéra baroque français. Un répertoire qu’il aborde pendant huit ans avec les Arts florissants, où, en plus de chanter, il transcrit les partitions qu’il déniche à la Bibliothèque Nationale. Désireux d’aborder également une musique antérieure (principalement les œuvres a cappella du xvie siècle), Dominique Visse fonde en 1978 l’Ensemble Clément Janequin, composé de quatre voix d’hommes. Le chanteur semble garder une certaine nostalgie de ces débuts du mouvement baroque : « On buvait du whisky à la pause et on mangeait des gâteaux un peu verts… Surtout, on était dans les années post-68 et il y avait un vrai engagement à gauche de la part des musiciens ».
Un acteur irrésistible
 
L’évolution des baroqueux le laisse un peu sceptique, notamment chez les contre-ténors. « Ce sont aujourd’hui des voix formatées qui arrondissent toutes leur timbre de la même façon et chantent Haendel de manière lyrique avec un vibrato permanent. Je crois surtout qu’ils veulent chanter la musique romantique. » Allusion à peine voilée aux David Daniels et autres Philippe Jaroussky, dont le type de voix est effectivement éloigné du timbre très clair de Dominique Visse. Mais il ne faudrait pas limiter ce chanteur à la musique ancienne. Celui qui a créé des œuvres de Berio et de Dusapin est particulièrement engagé dans le répertoire contemporain. « Dans mes récitals, je fais cinq siècles de musique ! » C’est d’ailleurs dans une œuvre de Maurizio Kagel, Mare Nostrum, qu’on le retrouve à la Péniche Opéra. Une scène qu’il connaît bien pour la fréquenter depuis… 1974. « Notre premier spectacle mêlait une œuvre de la Renaissance et une création contemporaine, se souvient Mireille Larroche, directrice de la Péniche Opéra. Depuis, il a toujours nourri notre aventure. C’est un musicien au sens humaniste du terme, qui nous emmène vraiment loin dans ses interprétations. » Tous ceux qui l’ont vu sur scène le confirmeront : Dominique Visse est, outre ses qualités vocales, un acteur irrésistible, souvent associé aux rôles comiques. « Avant de travailler ma voix, je travaille d’abord mon personnage. » Les plus grands metteurs en scène ont collaboré avec lui, depuis Jean-Louis Martinoty jusqu’à Herbert Wernicke en passant par Robert Carsen. « J’aime les mises en scène modernes » : voilà une affirmation rare chez les chanteurs d’opéra. Même s’il est aujourd’hui devenu anti-clérical, Dominique Visse reste toujours animé d’une ferveur passionnée.

Antoine Pecqueur


Mare nostrum, du 19 février au 30 mars.

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