La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Coriolan

Coriolan - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Christian Ganet Légende photo : Christian Schiaretti met en scène avec brio Coriolan de Shakespeare.

Publié le 10 décembre 2008

Christian Schiaretti met en scène Coriolan, tragédie politique et guerrière interrogeant le statut de la représentation. Un spectacle magistral au souffle épique servi par des comédiens d’envergure.

Orgueilleux et brutal chef de guerre, Caïus Martius, nourri à la mamelle de l’ambitieuse Volumnia, parangon des vertus romaines, est le bras armé de la République contre les Volsques auxquels il inflige une cinglante défaite devant Corioles, leur capitale. Il doit au sang répandu à flots de l’ennemi son surnom de Coriolan. Son triomphe conduit sa caste à le proposer comme consul mais pour acquérir ce titre, il lui faut obtenir les voix de la plèbe dont il a toujours méprisé la versatilité, la pleutrerie et la couardise. Coriolan ne reconnaît de légitimité qu’au sang, celui qui coule dans ses veines patriciennes et celui des ennemis que Christian Schiaretti choisit de lui faire porter au visage comme un trophée. Au moment de devoir gagner les suffrages de la plèbe, Coriolan doit donc se plier aux usages de la représentation politique qui lui imposent de montrer ses cicatrices de guerre comme autant de promesses de protection tutélaire. Mais il s’y refuse. « Totus mundus agit histrionem » : tout le monde joue la comédie, sauf Coriolan. Cet adage de Pétrone, qui figurait sur le fronton du Globe shakespearien, est tracé par une main populaire sur le mur du vaste plateau investi par la troupe que dirige Schiaretti, comme pour rappeler cette double nécessité théâtrale et politique à laquelle Coriolan résiste, signant ainsi son bannissement et sa mort. Si la guerre, comme le remarquait Clausewitz est « la continuation de la politique par d’autres moyens », force est d’admettre que Coriolan, praticien des armes plutôt que théoricien, est inapte à croiser le fer des mots et incapable de briller au forum comme il le fait sur le champ de bataille. Personnage tragique s’il en est, Coriolan est pris dans le rets de contradictions dont il ne peut s’échapper : sa vertu est la raison de sa chute, sa pureté est l’occasion de sa souillure, son intégrité est la cause de sa mort. Héroïque et noble, Coriolan est un homme du passé, nécessairement dépassé par l’Histoire : à Rome, il incarne des valeurs guerrières suspectes aux yeux des démocrates, pour l’Angleterre renaissante exténuée par les conflits des Roses il campe des valeurs médiévales désuètes et dangereuses, pour la modernité, il est l’homme providentiel dont se méfient les foules tout en l’adorant. A cet égard, le choix fait par Christian Schiaretti de mettre en scène cette pièce rarement montée en affirmant y trouver « des questions de fonctionnement ou d’état du politique » résonne dans l’évidence d’interrogations brulantes d’actualité.
 
La représentation : victoire du théâtre sur la politique
 
Comme à son habitude, Christian Schiaretti excelle ici à mettre en scène une troupe nombreuse et homogène. Sur le vaste plateau nu, remarquablement mis en lumière par Julia Grand, les tableaux composés sont beaux et puissamment évocateurs. Mouvement des drapeaux, chorégraphie scénique impeccable, animation constamment pertinente de l’espace et des figures, économie jouissive des accessoires qui suggèrent les lieux sans empêtrer le jeu, rythme précis des scènes qui s’enchaînent avec brio : tout participe à offrir aux comédiens une aire de jeu parfaitement adéquate. Si la diction de certains a parfois du mal à se mesurer aux dimensions du plateau, tous incarnent avec une belle assurance les protagonistes virulents de cette tragédie. Le contraste entre Ménénius Agrippa, incarné avec une humanité bienveillante et caustique par le formidable Roland Bertin, et Coriolan, auquel Wladimir Yordanoff offre tous les attraits d’une mâle rudesse, suggère avec intérêt les deux manières « d’user de la bête » en politique que répertoriait Machiavel : le renard et le lion, le drame entre le sénateur et le général se jouant peut-être de leur impossible conciliation… Le reste des acteurs composent avec eux une troupe énergique et harmonieuse et tout dans ce spectacle concourt à la représentation réussie des affres de la représentation !
 
Catherine Robert


Coriolan, de William Shakespeare ; mise en scène de Christian Schiaretti. Du 21 novembre au 19 décembre 2008. Du lundi au samedi à 20h ; le dimanche à 15h30. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7, avenue Pablo-Picasso, 92022 Nanterre. Réservations au 01 46 14 70 00.

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