« Douze – La Vie en alexandrins » par Jean-Pierre Brouillaud
Enseignant universitaire en droit, mais aussi [...]
Fidèle à son désir de revisiter les classiques, Christiane Jatahy revient au Festival d’Avignon en imaginant avec l’excellent comédien Wagner Moura une suite à la pièce d’Ibsen. Quelques années après la fin de l’histoire, un procès redonne la parole aux protagonistes et expose le déroulé des faits. D’abord convenu, il gagne en complexité lorsqu’apparaissent les failles de Thomas Stockmann.
Quelle modernité visionnaire dans la pièce d’Ibsen, qui à notre époque contemporaine a suscité nombre de mises en scène et quelques films (dont celui de Satyajit Ray, qui situait l’action en Inde, comme cette pièce la situe au Brésil). Citons Jean-François Sivadier, qui n’éludait en rien la complexité de Stockmann, ou Thomas Ostermeier, qui au Festival d’Avignon en 2012 interrogeait particulièrement la question de la démocratie, invitant l’assemblée du public à poser des questions en direct dans la foulée de la réunion publique. Après y avoir présenté Le Présent qui déborde – Notre Odyssée II (2019) et Entre chien et loup (2021), Christiane Jatahy revient au Festival et choisit quant à elle de prolonger la pièce d’Ibsen en imaginant avec le comédien et réalisateur Wagner Moura une suite, quelques années après la fin de l’histoire. Une histoire manifeste écrite par un homme en colère, tant sa pièce précédente, Les Revenants, avait provoqué une forte hostilité. Un ennemi du peuple (1882) orchestre un affrontement à l’échelle d’une ville, traversé par l’opposition entre deux frères, entre enjeux sanitaires et intérêts financiers, vérité scientifique et manipulation politique, information et corruption, minorité éclairée et majorité suiviste. Lorsque le docteur Thomas Stockmann découvre que les eaux des thermes de la ville sont toxiques car polluées par les tanneries voisines, il cherche à alerter la population et les autorités. Son frère Peter Stockmann, maire de la ville, récuse ses affirmations car cela entraînerait la ruine de leur ville, dont la richesse provient des eaux thermales.
Un procès arbitré par un jury populaire
La forme imaginée par Christiane Jatahy réactive l’histoire en organisant une mise en scène de procès, sans avocat ni juge, sous le regard du public. Onze spectateurs et spectatrices tirés au sort sont invités à rejoindre la scène afin de se constituer en jury et rendre leur verdict. Oui ou non, Thomas Stockmann est-il un ennemi du peuple ? L’intérêt de la pièce ne peut être dans la réponse, qu’on peut sans risque pressentir, mais dans la manière de réinventer l’histoire. Fidèle à sa manière à brouiller les frontières entre l’acteur et le personnage, à tisser une partition où s’entrelacent théâtre et cinéma, Christiane Jatahy structure la mise en scène en proposant des preuves sous forme de documents filmés. À jardin Thomas, qu’interprète de manière magistrale Wagner Moura, connu et primé pour son interprétation de Pablo Escobar dans Narcos et son rôle dans L’Agent secret, qui a conçu le projet avec la metteuse en scène ; sa fille Petra, remarquablement joué par Julia Bernat, familière de l’univers de la metteuse en scène. À cour Peter, auquel Danilo Grangheia apporte densité et intensité. Dans sa plaidoirie inaugurale, Thomas Stockmann insiste sur un aspect qui résonne fortement avec notre présent. « La vérité, c’est fini. Fini. C’est ce qui m’effraie le plus, parce qu’aujourd’hui il n’y a plus de faits, uniquement des versions. » Le procès accorde au médecin le droit de parler, le droit à la défense, présentant le déroulé des faits de manière limpide. Trop limpide dans un premier temps, car les faits exposés se résume à un combat convenu entre chevalier vertueux et forces maléfiques dont on connaît les ressorts, sans suspense. C’est à partir du moment où intervient la vidéo sur la famille de Thomas Stockmann que la pièce devient plus intéressante, moins attendue, car cette dimension intime complexifie les enjeux et la personnalité du médecin. L’intransigeant Thomas Stockmann, dont on dit à plusieurs reprises qu’il perd trop facilement son sang-froid, montre ses failles. Le moment du combat physique entre les deux frères est intense. Quant à nous à l’heure des réseaux et sur tous les continents, les mises en scène de la vérité comme celles des intérêts du peuple vont de plus en plus loin. Gare au fascisme…
Agnès Santi
à 18h, les 15 et 20 juillet à 18h et 22h, relâche le 13 et 18 juillet. Tél : 04 90 14 14 14. Durée : 2h15.
Enseignant universitaire en droit, mais aussi [...]
Kuo‑Shin Chuang chorégraphe taïwanais [...]
Dans une mise en scène de Noémie Pierre, [...]