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Avignon / 2026 - Entretien / Salim Djaferi
Dans Bâtir, Salim Djaferi relate son enquête personnelle et scientifique sur les liens entre colonialisme et urbanisme. Pour déconstruire les imaginaires projetés sur les corps racisés.
« Dans mon premier spectacle, Koulounisation (2021), je partageais mon enquête sur la colonisation de l’Algérie en interrogeant les relations entre langage et identité. Ma deuxième création, Bâtir, s’inscrit sur bien des points dans la continuité de ce travail. Le lien est déjà humain : je retrouve une bonne partie de mon équipe, et invite de nouvelles personnes comme la dramaturge Hanna El Fakir à la collaboration artistique et à la recherche Janoé Vulbeau, docteur en histoire et sciences politiques. De nouveau, il s’agit d’une enquête à la première personne, où le document tient une place centrale. Tout commence par ma découverte de l’architecte français d’après-guerre Fernand Pouillon dans le cadre d’une exposition lors de l’édition 2018 des Rencontres photographiques d’Arles. J’ai ressenti une forte familiarité devant les clichés de grands ensembles qu’il a construits dans l’Algérie, qui était alors française. Ces cités ressemblent à s’y méprendre à celles où j’ai grandi, en Seine-Saint-Denis et où j’ai aimé vivre mais dont les bâtiments étaient de très mauvaises constructions en état de détérioration avancé.
Le récit de mon investigation, que j’ai menée en partie avec Janoé Vulbeau, qui est auteur d’une thèse sur les processus d’altérisation et de racialisation des populations algériennes à travers les politiques urbaines à Roubaix, commence avec l’arrivée en métropole de mon grand-père dans les années 1950 pour reconstruire la France après la Seconde Guerre Mondiale. Il est placé dans ce qu’on appelle une « cité de transit » parmi d’autres, les « Français musulmans d’Algérie ». Je poursuis mon investigation dans les archives des villes où j’ai grandi avec mes parents. Je réalise de nombreux entretiens avec des habitants. Je vais aussi à Sevran, et me plonge dans la lecture des procès-verbaux des conseils municipaux entre 1980 et 2000. Je partage par exemple ma découverte de la classification ethno-raciale des habitants de la cité des Beaudottes, et son influence jamais directement nommée – ce type de classement est évidemment illégal – mais évidente sur la gestion des grands ensembles. Les archives que j’ai étudiées regorgent de contournements langagiers pour évoquer la question raciale, jamais évoquée clairement. Dans le montage que mon équipe et moi avons réalisé à partir de toute cette matière récoltée, nous n’établissons aucune hiérarchie : archives publiques et entretiens sont placés sur un pied d’égalité, et constituent le fondement de ma dramaturgie. La décolonisation doit selon moi passer par une réflexion sur l’esthétique, sur nos façons habituelles de faire théâtre. En mettant en fiction et en gestes mon enquête, je souhaite ouvrir une déconstruction des récits et structures hérités de l’histoire coloniale. »
Propos recueillis par Anaïs Heluin
à 18h, relâche le 19. Tel : 04 90 14 14 14. Durée : 1h45.
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