La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien Sophie Perez

Un mille-feuilles cauchemardesque

Un mille-feuilles cauchemardesque - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Fondatrice de la compagnie du Zerep, Sophie Perez crée des spectacles qui interrogent, à travers un humour décalé, la notion de contrainte et de limite. En compagnie de Xavier Boussiron, l’auteure et metteure en scène présente aujourd’hui une fresque engagée au sein de laquelle une famille de lutins se met à lire du théâtre…

Vos créations se fondent souvent sur un défi ou sur une idée incongrue. Est-ce le cas d’Oncle Gourdin ?
Sophie Perez : Oui, Xavier Boussiron et moi avons eu envie de voir à quoi pouvait ressembler une bande d’acteurs de 45 ans déguisés en lutins sur une scène de théâtre ! Dit ainsi, cela peut paraître une idée un peu bancale, un peu ridicule, mais c’est toujours ce genre de postulats alambiqués, pouvant frôler la catastrophe, qui est à l’origine de nos spectacles ! Et à partir de ces postulats, nous tentons de fabriquer du sens, de placer au même niveau des choses nobles et des choses douteuses, des choses populaires et des choses très pointues, afin de mettre ces échelles de valeur en doute et de créer du vivant.
                                                                                                                                    
De cette idée de déguisement est donc née l’histoire d’une famille de lutins…
S. P. : C’est ça. Des lutins qui vivent au fond d’une forêt, dans une cabane, qui s’activent toute la journée à diverses occupations : ils bricolent, ils chassent, ils rangent la maison, ils s’occupent des animaux, ils se confectionnent des vêtements en récupérant des choses de la nature, ils surveillent la cuisson de leur soupe, ils chantent dans leur rocking-chair… Ce sont des êtres hyperactifs, un peu immatures, un peu sournois, très susceptibles, qui forment une tribu complètement baroque. Une tribu qui fait penser aux tableaux de Jérôme Bosch, aux mystères du Moyen-Age… Ces lutins se comportent à la fois comme des enfants et comme de vieux pépés. Et puis un jour, comme ils n’arrivent pas à dormir, ils décident de se lire du théâtre.
 
« A travers tous ces questionnements se dessine comme une histoire de la solidarité humaine. »
 
Est-ce à ce moment-là que les grandes figures du répertoire classique font leur apparition ?
S. P. : Du répertoire classique et contemporain. On entend parler d’Œdipe, de Médée, du Roi Lear, d’Yvonne Princesse de Bourgogne, des danseurs belges d’Anne Teresa De Keersmaeker… On évoque les œuvres de Paul Claudel, de Pier Paolo Pasolini, de Sophocle, de William Shakespeare, d’Alfred Jarry, de Witold Gombrowicz, de Gilbert et George… Et, du théâtre à la réalité, la découverte d’un bébé mort va faire chavirer l’univers de cette famille de lutins dans le monde de la tragédie. 
 
Vous avez conçu Oncle Gourdin comme un spectacle à tiroirs dans lequel chaque monde en fait naître un autre…
S. P. : Absolument. Le monde des lutins mène au monde de la tragédie, et le monde de la tragédie mène au monde du théâtre contemporain. Oncle Gourdin est un mille-feuilles cauchemardesque qui questionne la notion de groupe et d’individualité, mais aussi la notion d’héritage, c’est-à-dire toutes les choses que l’on doit à la fois piétiner et digérer pour pouvoir faire son chemin dans l’existence. A travers tous ces questionnements se dessine comme une histoire de la solidarité humaine.
 
Oncle Gourdin est donc une œuvre engagée…
S. P. : Totalement engagée. Nous avons conçu ce spectacle pour qu’il soit drôle, mais aussi pour que, de façon souterraine, se posent les questions de la dignité personnelle dans le monde, de la lucidité individuelle, de la pensée. Il me semble que nous acceptons tous beaucoup trop de choses, que nous ne sommes pas assez en colère. Nous devrions davantage prendre conscience de la mélasse dans laquelle nous sommes embourbés. C’est aussi cette nécessité de sursaut qu’évoque, en toile de fond, Oncle Gourdin. J’aimerais que les spectateurs ne sortent pas indemnes de cette création, qu’ils ne soient pas tout à fait tranquilles devant la scène, qu’ils ne se contentent pas du rire, du côté grotesque et virevoltant de cette fresque gothique.
 
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat


Festival d’Avignon. Oncle Gourdin, conception et mise en scène de Sophie Perez et Xavier Boussiron. Du 12 au 17 juillet 2011. Gymnase du lycée Mistral. Tél : 04 90 14 14.

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