La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Tableau d’une exécution

Tableau d’une exécution - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre du Rond-Point
© Simon Gosselin

Théâtre du Rond-Point / De Howard Barker / traduction Jean-Michel Déprats / mes Claudia Stavisky

Publié le 20 décembre 2017 - N° 261

Avec Christiane Cohendy dans le rôle de la peintre Galactia, Claudia Stavisky montre et fait entendre toute la finesse et la complexité de ce texte du dramaturge Howard Barker, qui explore les multiples enjeux de la création artistique.  

La genèse et l’exécution d’une œuvre d’art. Et aussi un événement public d’envergure. C’est ce qui se joue lorsque la Sérénissime commande une toile de trente mètres de long pour commémorer la victoire de la Bataille de Lépante en 1571 contre l’Empire ottoman. Ami des artistes, le Doge choisit une femme peintre hors du commun, Galactia, pour réaliser la commande. Or, elle peint la bataille dans toute sa brutalité, « de telle façon que tous ceux qui la regarderont auront l’impression d’y être, et tressailliront de douleur à l’idée qu’une flèche pourrait jaillir de la toile et leur crever l’œil ». Les boulets des canons avaient provoqué un effroyable carnage : la guerre se dote toujours d’outils performants. Ambitieuse, libre, arrogante, tourmentée, jusqu’au-boutiste, Galactia peint la vérité de la violence, la chair déchiquetée, telle une monumentale et effarante cascade rouge sang. Loin de toute idée de célébration et de grandeur. Impératifs de l’art contre impératifs de l’Etat ? Le formidable texte d’Howard Barker se garde bien de mettre en jeu ce simple duel, et imbrique diverses réalités et perspectives passionnantes et étonnamment actuelles. La pièce confronte une multiplicité de regards différents sur les enjeux de la création artistique, et tous ont une part de vérité. Les relations entre sphères artistique et politique, la fabrication de l’opinion, la critique et le jugement des œuvres, l’instrumentalisation de l’art – et singulièrement des images – sont autant de problématiques abordées de façon très concrète.

L’artiste et le politique : une dialectique complexe

Evitant autant l’écueil d’une illustration pesante que celui d’une abstraction sèche, révélant au contraire toute la finesse et la complexité de ce qui se trame, la mise en scène de Claudia Stavisky se déploie autour de l’exécution de la toile dans un espace évolutif figurant l’atelier de l’artiste. Espace de travail et de recherche encombré d’objets d’étude au départ, évoquant le foisonnement créatif de la Renaissance, évoquant aussi l’engagement absolu et laborieux de l’artiste, puis espace plus abstrait lorsque le destin de la toile s’accomplit dans la Cité. Le travail scénique accorde toute son importance à la matérialité du travail du peintre, à la tenue des corps, à la langue aussi magnifiquement incarnée par les comédiens, langue tranchante, abrupte, et pourtant recherchée, poétique et lyrique. La mise en scène même fait écho à cette merveilleuse netteté de la langue et au sublime de l’art pictural en octroyant à son architecture, à la scénographie et aux costumes même une forme de beauté – le rouge sang qu’elle invente en témoigne ! La beauté de ce rouge met à distance la cruauté, en quelque sorte phagocyte l’œuvre : géniale mise en abyme évoquant la pensée de la critique Rivera… Claudia Stavisky fait entendre ce texte dans toutes ses dimensions, sociales, politiques, artistiques, mais aussi intimes, sans aucun surplomb, préférant la question aux réponses définitives, plus idéologiques qu’humaines. Christiane Cohendy interprète Galactia avec subtilité, fougue et profondeur. De même, Philippe Magnan (Le Doge), David Ayala (peintre et amant de Galactia), l’amiral Suffici (Eric Caruso), Julie Recoing (la critique Rivera), Anne Comte (la fille de Galactia)… forment une équipe au cordeau. Et quelle fin saisissante… et ouverte !

Agnès Santi

A propos de l'événement

Tableau d’une exécution
du Mercredi 10 janvier 2018 au Dimanche 28 janvier 2018
Théâtre du Rond-Point
2 Avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris, France

Salle Jean-Tardieu à 21h. Le dimanche à 15h, relâche les lundis ainsi que le 16 janvier. Tél. : 01 44 95 98 21. Durée du spectacle : 2h15.


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