La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Olivier Donnat

Reformuler l’exigence démocratique

Reformuler l’exigence démocratique - Critique sortie Avignon / 2010
© D. R.

Publié le 10 juillet 2008

Chargé d’études au Département des Etudes de la Prospective et des Statistiques du Ministère de la Culture et de la Communication, Olivier Donnat observe depuis de longues années les pratiques culturelles des Français. Il livre ici son analyse.

Quelles sont les évolutions majeures que révèlent les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, depuis la première effectuée en 1973 jusqu’à la cinquième, réalisée en 2008 ?
Olivier Donnat : Le changement principal porte sur l’essor des consommations culturelles à domicile, et notamment audiovisuelles grâce au développement des équipements et de l’offre, impressionnant depuis les années 70, où l’ORTF où comptait deux chaînes. Nos rapports à la culture passent aujourd’hui de plus en plus par des machines. Par corollaire, les pratiques régulières et chronophages, telles que la lecture d’imprimés, déclinent. Par ailleurs, les chiffres montrent une hausse globale de la fréquentation des équipements culturels, mais sans véritable démocratisation. Les écarts dans la composition sociologique du public ne se sont pas réduits. On observe une ouverture aux classes moyennes diplômées, qui ont bénéficié des progrès de la scolarisation, et une intensification des pratiques des populations assidues, qui ont profité de la diversification de l’offre. Ensuite, les gens affichent de plus en plus une volonté marquée de produire ou de faire eux-mêmes. Les pratiques amateurs, dans la musique mais aussi l’écriture, ont augmenté. Internet a donné une ampleur particulière à cette tendance de long terme par les possibilités d’expression de soi qu’il offre, comme en témoigne l’explosion des blogs. Enfin, les pratiques sont plus éclectiques, conjuguant souvent goûts pointus dans un domaine et populaires dans un autre, voire au sein d’un même genre.

« Le numérique ouvre un nouveau champ d’intervention pour promouvoir les richesses culturelles sur le web. Mais le ministère a, pour l’instant, raté cette révolution. »

L’« échec » de la démocratisation culturelle revient comme une antienne, parfois pour justifier sans autre examen des coupes budgétaires. Les moyens ont-ils été adéquats et la question se pose-t-elle en mêmes termes aujourd’hui ?
La mise en œuvre de la démocratisation reposait sur une conviction, qui m’apparaît illusoire avec le recul : l’offre entraîne la demande, autrement dit, le choc esthétique provoqué par la confrontation aux œuvres suffit pour « convertir le peuple à l’amour de l’art », selon l’expression d’André Malraux. L’aménagement du territoire en équipements devait donc élargir la demande, donc diversifier les publics. Or, l’accès à l’art ne va pas forcément de soi et nécessite une médiation, en particulier pour les populations qui fréquentent peu les établissements culturels. Conçus initialement comme les deux volets d’une même politique, les objectifs de développement de l’offre (par la création d’équipements, le soutien à la création, la mise en valeur du patrimoine, etc.), et les objectifs d’élargissement de la demande, sont en réalité largement autonomes et possèdent leur propre légitimité. Or, si la diversification des publics constitue un objectif prioritaire, force est de constater que l’Etat ne s’en donne pas les moyens, faute d’une éducation artistique à l’école et de financements suffisants. Plus que les belles formules, l’organigramme du Ministère et la répartition du budget montrent la réalité des hiérarchies et le peu de moyens consacrés à la démocratisation. De même, les structures n’ont pas pour la plupart de véritable politique des publics. Une telle démarche bute souvent sur des blocages idéologiques. L’idéal de la démocratisation reposait en effet sur l’idée républicaine de « peuple », indifférent aux différences, entendu comme la communauté des spectateurs rassemblés. D’où les réticences à segmenter et cibler les actions, en fonction des profils, des motivations, des obstacles rencontrés… A cela s’ajoutent parfois des intérêts à maintenir l’opacité quant à la fréquentation.

Comment refonder ou reformuler l’exigence démocratique ?
O. D. : Elle ne peut être envisagée seulement en termes de fréquentation des équipements culturels. Internet oblige d’ailleurs à repenser la notion d’accessibilité des œuvres, jusqu’alors essentiellement vue sous l’angle de l’aménagement du territoire. Répondre à l’exigence démocratique exige un rééquilibrage entre les objectifs d’offre et de demande et peut passer par trois leviers principaux. Tout d’abord, l’éducation artistique à l’école devrait constituer un vecteur de démocratisation par excellence puisque obligatoire. Ensuite, les établissements devraient se doter de politiques des publics ambitieuses, en s’appuyant sur les outils du marketing au service de leur projet artistique. Enfin, le numérique ouvre un nouveau champ d’intervention pour promouvoir les richesses culturelles sur le web. Mais le ministère a, pour l’instant, raté cette révolution.

Entretien réalisé par Gwénola David

A lire : Regards croisés sur les pratiques culturelles, éd. La Documentation française, 2003.
A paraître : Les pratiques culturelles à l’ère numérique, éd. La Découverte, septembre 2009.

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