La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Christine Albanel

De l’Etat prescripteur à l’Etat partenaire.

De l’Etat prescripteur à l’Etat partenaire. - Critique sortie Avignon / 2010
Crédit photo : DR

Publié le 10 juillet 2008

Ministre de la Culture et de la Communication mai 2007 à juin 2009, Christine Albanel souligne la complexité des rapports qui lient l’Etat et le monde de la création. Initiatrice des Entretiens de Valois, elle se prononce pour une rationalisation du maillage artistique et culturel français.

Le ministère de la Culture fête, cette année, le cinquantième anniversaire de sa création. Quelle est, selon vous, la vocation première d’un tel ministère ? Etes-vous de ceux qui, comme Jean-Jacques Aillagon, pensent que la question de sa suppression peut aujourd’hui se poser ? 
Christine Albanel : Né il y a tout juste cinquante ans, sous l’impulsion visionnaire d’André Malraux, le ministère de la Culture a marqué de son empreinte le paysage culturel national à tel point qu’il est devenu le symbole de l’exception culturelle française. Héritier d’une longue tradition régalienne d’intervention, ses objectifs principaux restent aujourd’hui le soutien à la création et l’accès de tous les publics à la culture. Mais en quelques années le Ministère a dû aussi s’adapter aux nouveaux enjeux de la société, celui des industries culturelles et de la révolution numérique en particulier, pour la protection des artistes et l’accès de leurs œuvres au plus grand nombre. Pourquoi donc vouloir supprimer un instrument qui prouve chaque jour son utilité et ses capacités d’adaptation ?

Marin Karmitz a récemment déclaré que la culture ne se situait plus, aujourd’hui, au cœur du champ politique. Etes-vous de son avis ?
C. A. : Par son discours prononcé en janvier 2009, le Président de la République a réaffirmé la place essentielle de la culture au cœur de sa politique. Il a par ailleurs rappelé son attachement aux arts, à la musique, au théâtre et au spectacle, et l’a prouvé en annonçant l’annulation du gel du budget pour la création et la reconnaissance du régime des intermittents du spectacle comme un élément indispensable de la vie culturelle française. La création d’un Conseil pour la création artistique, animé par Marin Karmitz, est un nouveau signe de son investissement. Conçu comme une boîte à idées, cette structure souple doit avoir une action complémentaire à celle du ministère.

Lors de la cérémonie de présentation de ce Conseil, Nicolas Sarkozy a stigmatisé deux positions de l’Etat vis-à-vis des créateurs : l’Etat protecteur tout puissant et l’Etat castrateur de talents. Quelles relations l’Etat doit-il, d’après vous, instaurer avec les créateurs et les milieux artistiques ? 
C. A. : Il y a dans ce pays un rapport compliqué du monde de la création avec l’Etat, fait de grandes attentes et de passions contrariées. Le ministère est fidèle à lui-même et en même temps il se modernise. Les grandes orientations qui ont guidé l’action culturelle au cours des cinquante dernières années ont donné une forte légitimité à l’intervention de l’Etat. Mais son périmètre s’est considérablement agrandi, en développant une relation étroite avec les professionnels des arts et de la culture et les collectivités territoriales qui sont devenues des partenaires déterminants.

« L’Etat encourage la création mais souhaite rationaliser et adapter les moyens de son soutien. »

Nous devons aujourd’hui nous orienter, grâce à une meilleure gouvernance régionale, vers une observation plus fine des talents et une organisation plus rationnelle des moyens financiers. L’Etat encourage la création mais souhaite rationaliser et adapter les moyens de son soutien. Par exemple, nous sommes vraisemblablement au bout d’un cycle dans le secteur du spectacle vivant qui doit être réformé sans pour autant être dans une logique de coupeurs de têtes.

Les entretiens de Valois, qui se sont achevés en janvier dernier, ont justement été organisés pour évaluer la situation du spectacle vivant dans notre pays. Quel bilan tirez-vous de ces entretiens ? 
C. A. : Après une année riche d’échanges, d’analyses et de propositions, un rapport final réunit les synthèses émanant des différents groupes de travail ainsi que l’ensemble des contributions écrites versées par les associations d’élus des collectivités, les organisations professionnelles, les syndicats de salariés et les sociétés d’auteurs. Sa conclusion contient de nombreuses propositions autour de trois axes principaux : une rénovation de la gouvernance des politiques culturelles, un effort de clarification et d’efficacité des dispositifs d’aides publiques et une meilleure circulation des artistes et des œuvres. Nous sommes aujourd’hui entrés dans la phase de mise en œuvre et de négociation. Les chantiers pour approfondir certaines idées et aboutir à des propositions de réformes concrètes sont lancés. Ainsi, les conférences du spectacle vivant, outils de coordination au niveau régional, seront créées prochainement. Par un dialogue renouvelé et surtout mieux formalisé avec les partenaires, elles visent à rationaliser le maillage artistique et culturel d’un territoire.

Depuis une vingtaine d’années, l’Etat semble se désengager de la vie culturelle au profit des collectivités territoriales qui distribuent, aujourd’hui, les 2/3 de l’argent public destiné au spectacle vivant. Comment vous situez-vous par rapport à cette évolution ?
C. A. : Il s’agit d’un véritable contresens : il n’y a en aucun cas un désengagement de l’Etat, dont je rappelle que les moyens sont en constante progression. Mais nous assistons depuis 30 ans à une montée en puissance considérable des collectivités dans le financement du spectacle vivant. Et le paysage aujourd’hui est effectivement bien différent de celui de Malraux : l’heure est plutôt à davantage de partenariat et d’équité entre L’Etat et les collectivités. Je souhaite que l’Etat cesse d’être « prescripteur » pour devenir « partenaire ». S’il n’apporte plus la majorité des financements, l’Etat reste irremplaçable pour réaliser et accompagner les grands équipements de référence nationale et pour toute une série d’interventions législatives ou réglementaires. Il doit aussi, parce qu’il est le seul à avoir une vision globale, veiller à une répartition équitable des dispositifs d’aides publics sur le territoire national et être porteur d’initiatives nouvelles.

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat en mai 2009.

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