La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien Ivan Morane

Proust et Céline, fils à maman

Proust et Céline, fils à maman - Critique sortie Avignon / 2012

Publié le 10 juillet 2012 - N° 200

A partir de leur rapport à la mère, Ivan Morane oppose, confronte et rapproche Proust et Céline, confiant à Jean Paulhan leur dialogue imaginaire, lors d’un repas théâtral et musical.

« Confronter les deux auteurs qu’on considère comme les deux plus grands du XXème siècle. »
 
Quel est le sens du titre de ce spectacle ?
Ivan Morane : Le titre et le spectacle se situent dans le prolongement de mon précédent spectacle, Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, composé à partir de la correspondance de Céline. Dans ce second volet de mon travail, j’ai souhaité confronter les deux auteurs qu’on considère comme les deux plus grands du XXème siècle, autour de ce qui peut les rapprocher et au-delà de ce qui les oppose apparemment. Entre Proust, né juif, même si converti au catholicisme par son éducation, et Céline, l’antisémite maximaliste, il y a un point d’opposition flagrant. Avec Emil Brami, nous avons réfléchi à un titre qui pourrait à la fois rappeler celui du premier spectacle (une citation de Céline) et qui, en même temps, fasse allusion à l’origine juive de Marcel Proust, qui le pose en contradiction avec Céline. Emil Brami a trouvé, au début de la Recherche, cette phrase qui fait référence à la cacherout, à propos de Françoise : « la déranger dans ses habitudes était comme faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère. »
 
Qu’est-ce qui rapproche Proust et Céline selon vous ?
I. M. : Le rapport à la mère. Tous les proustiens savent le rapport névrotique et passionnel de Proust à sa maman. La Recherche s’ouvre sur le célèbre baiser refusé. En revanche, on ignore quasi totalement le rapport de Céline à sa maman. Céline a très peu écrit sur elle, mais quand il l’a fait, notamment dans les quelques lettres qu’il a écrites à la mort de sa mère, c’est à la fois terrible et bouleversant. Mikaël Hirsch et Emile Brami ont cherché, dans les textes et dans la correspondance, de quoi composer un montage qui permette le dialogue entre les deux écrivains. Pour théâtraliser ce dialogue, Mikaël Hirsch a eu l’idée d’adjoindre le personnage de Jean Paulhan, qui a bien connu ces deux génies, ces deux monstres. Mikaël Hirsch a imaginé Jean Paulhan essayant d’écrire à propos de la mort de sa mère et n’y arrivant pas. Il se replonge alors dans les œuvres de Céline et Proust, et c’est ainsi qu’il se met à les incarner et à faire dialoguer à l’intérieur de lui-même ces deux immenses auteurs, le même acteur les interprétant tous les deux comme un Janus.
 
Comment portez-vous ces textes à la scène ?
I. M. : Il y a en scène, de façon off, la voix de Marie-Christine Barrault qui dit des extraits de lettres de Madame Proust. Sur scène, les textes sont reliés et soutenus par des interventions musicales pour violoncelle, viole de gambe, percussions et accordéon, interprétés en direct par la musicienne et chanteuse Silvia Lenzi. Le titre du spectacle fait référence à la nourriture et, au sens propre, tout se passe à table, autour du repas solitaire de Paulhan. La nourriture est liée à la dévoration et au rapport à la mère, ce qui rend le titre encore plus cohérent. Faire exister les mamans à travers ces deux personnages permet de regarder autrement l’enfant Céline (qui a pris comme pseudonyme le prénom de sa grand-mère). Ça fait des années que je cherche à aborder théâtralement Céline. Etre le nième à adapter un de ses romans ne me semblait pas à hauteur d’ambition. Je voulais aborder l’homme : le faire sous le thème du rapport à la mère est sans doute la manière la plus humaine de le rencontrer et de le comprendre.
 
Propos recueillis par Catherine Robert


Avignon Off. Théâtre des Halles, 4, rue Noël-Biret. Du 7 au 28 juillet, à 19h ; relâche le 17. Tél. 04 32 76 24 51.
 
 
Faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère / Théâtre des Halles /
De Mikaël Hirsch et Emile Brami d’après Proust et Céline / mes d’Ivan Morane

A propos de l'événement



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