La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Procès

Procès - Critique sortie Théâtre Paris L’Odéon-Théâtre de l’Europe
© Magda Hueckel Procès, dans la mise en scène de Krystian Lupa.

Odéon-Théâtre de l’Europe / D’après Franz Kafka / mise en scène de Krystian Lupa

Joseph K. / Franz K.  / Lupa K. – tous accusés ? Mêlant le texte inachevé du Procès, la biographie de Kafka et les accusations du pouvoir polonais, Krystian Lupa dynamite la métaphore kafkaïenne.

Le metteur en scène polonais conçoit la création théâtrale comme une pérégrination créatrice, une sorte d’ouverture de chambres oubliées où dorment mystères et passions. L’errance cauchemardesque du héros du Procès, sa lutte extérieure avec la bureaucratie sans nom et cette autre lutte intérieure contre lui-même – sa mauvaise conscience, sa présumée culpabilité – ouvrent un champ d’explorations, que Lupa sonde au scalpel aiguisé de son art. Il y voit une parfaite métaphore de la récente réalité politique polonaise contre laquelle il se bat. En effet, pour s’être opposés à la nomination d’un acteur de sitcom à la direction du Théâtre Polski de Wroclaw, Lupa et ses acteurs ont été traduits en justice.  Désormais, le pouvoir veut un art qui soulève la fierté nationale et catholique et sera progressivement un outil de propagande. L’accusation de Joseph K., sa domination par un pouvoir sans nom, son grandissant désarmement et désœuvrement illustrent la situation douloureuse des artistes en Pologne accusés de ne pas satisfaire les exigences du programme officiel du ministère de la Culture. Dans la scène de la salle d’attente des accusées de Kafka, Lupa reprend le geste qui accompagne toutes ses dernières représentations – les bâillons noirs sur les bouches de sa troupe –, signe de protestation virulente contre la censure. Cependant, ce Procès ne se réduit pas à un spectacle politique. Lupa voit une opportunité dans les pages blanches laissées au milieu du roman par Kafka en difficulté d’écriture. Il y convoque l’auteur lui-même, sa fiancée Félice Bauer, son ami Max Brod dans une conversation nocturne aux allures d’un procès d’intentions. Mais ce sont aussi des acteurs en proie à leur doute existentiel, à leur difficulté d’inspiration. Dans cette multitude de voix, on entend « le français brut » de Lupa, qui commente, gémit, chante, déstabilise notre réception, souligne le fleuve souterrain des intentions des personnages/acteurs. On regrette alors d’entendre des airs musicaux aussi galvaudés et usés (par Piazzolla ou Arvö Part).

Dédoublement des personnages et conflit intérieur

Pour représenter le conflit intérieur, le personnage de Joseph K. est dédoublé et interprété par deux acteurs interchangeables. D’un côté un personnage diurne, tiré à quatre épingles, qui essaie d’agir afin d’élucider sa situation. De l’autre un personnage nocturne, nommé Franz K., à moitié nu, toujours couché, en proie à ses doutes, noyé dans sa dépression. Dans un laboratoire psychique où le processus des accusations non révélées s’ouvre sur une intuition secrète des angoisses refoulées, ils ne cessent de mener le dialogue d’une constante remise en question. Nous assistons à une sorte de suicide performatif, une autodestruction du personnage. Cet adversaire est en chacun de nous, il commente et accuse, il nous détruit. Quelle est donc la faute de Joseph K. /Franz K. ? Est-ce sa sexualité débridée, sa bourgeoisie ? La rupture de la promesse de mariage avec Félice Bauer ? Est-ce son inertie au monde ? Dans ce cas nous sommes tous accusés de servitude volontaire, comme l’a définie La Boétie. C’est la plus grande force du maître du théâtre polonais – nous contaminer par l’inquiétude de Franz Kafka, nous ôter notre innocence.

Julie Wach

A propos de l'événement

Procès
du Jeudi 20 septembre 2018 au Dimanche 30 septembre 2018
L’Odéon-Théâtre de l’Europe
Place de l'Odéon 75006 Paris

du mardi au samedi à 19h, dimanche à 15h. Relâche le 25 septembre. Tél : 01 44 85 40 40. Dans le cadre du Festival d’Automne. Spectacle vu au Printemps des Comédiens en juillet 2018. Durée : 4h30 avec deux entractes. Spectacle en polonais, surtitré en français.


Les 16 et 17 novembre au Théâtre du Nord, Lille (59).


Le 15 décembre à la Filature-Scène nationale, Mulhouse (68).


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