La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Gros Plan

Portraits : La Spectatrice & L’Estivante

Portraits : La Spectatrice & L’Estivante - Critique sortie Avignon / 2015 Avignon Théâtre Le Petit Chien
Stéphanie Lanier, moderne précieuse ridicule. Crédit photo : DR

Théâtre Le Petit Chien / Texte et mes Joël Dragutin

Publié le 26 juin 2015 - N° 234

Joël Dragutin dissèque le consumérisme culturel contemporain en se faisant entomologiste de la jouissance spectaculaire et du plaisir touristique. Un exercice de style malicieux et drôle.

La spectatrice est passionnée ; elle adore, elle admire et félicite. Elle vilipende aussi quand elle n’aime pas, et il arrive même qu’elle déteste… Elle agace par sa soif irrépressible de consommation spectaculaire, mais émeut aussi, tant son hystérie révèle une incapacité à jouir autrement que dans le tourbillon d’une satisfaction publique où elle oublie ses déboires privés… Héron poireautant dans le hall ou pie jacassant aux soirs de première, hyperactive, hyper-attentive, hyper-intéressée, elle incarne toutes les postures de la pratique culturelle contemporaine. L’estivante vit les mêmes emballements et subit les mêmes déboires, à ceci près qu’elle prend l’avion pour aller assister à des spectacles inédits, qu’elle espère authentiques et préservés des hordes touristiques qui les polluent. Comme la spectatrice, à laquelle elle ressemble évidemment beaucoup, elle fuit l’angoisse par le divertissement, et va de poncifs en lieux communs, exaltée par la fièvre révolutionnaire des guérilleros, solidaire en Afrique, mélancolique et rêveuse sur le pont Charles.

Ridicules et précieuses, mais sincères et sympathiques

Fine et élégante, Stéphanie Lanier a tout de ces privilégiés égoïstes et capricieux que Joël Dragutin se plaît à observer dans ses pièces. Humanistes et cultivés, ils ont un vernis ethnologique suffisant pour admettre qu’il y a à apprendre des autres, mais trop peu de lucidité sociologique pour comprendre qu’ils sont les produits de leur classe et les représentants des valeurs de leur époque. Le jeu de Stéphanie Lanier sert joliment cette impertinente étude de mœurs. Si Joël Dragutin se moque et reproduit avec une aisance jubilatoire les discours rebattus de la branchitude bourgeoise, il enfonce le scalpel jusqu’au sang et révèle les blessures de la wonder girl moderne, que son autonomie financière, sentimentale et existentielle transforme en pauvre petite fille riche, tellement sûre et pleine d’elle-même qu’elle ne laisse aucune place à l’autre dans le secret de son cœur désolé. Comme ses escarpins, son emploi du temps lui sert de carcan et son agitation lui fait oublier sa misère. Telle est l’humaine condition, et, comme le dit Pascal, « ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable (…) ne connaissent guère notre nature ». Dragutin le sait bien, et son humour le préserve du moralisme. La spectatrice et l’estivante ressemblent à Aminte et Polixène, certes, mais leur lucidité force la sympathie : à choisir, et d’autant plus par les temps qui courent, mieux vaut peut-être une précieuse ridicule qu’une virago pointant son arquebuse sur la culture et les étrangers.

Catherine Robert

A propos de l'événement

Portraits : La Spectatrice & L’Estivante
du Samedi 4 juillet 2015 au Dimanche 26 juillet 2015
Théâtre Le Petit Chien
76 Rue des Teinturiers, 84000 Avignon, France

Avignon Off.


à 16h55. Tél : 04 90 85 89 49.


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