La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Phèdre / Jouvet / Delbo. 39/45

Phèdre / Jouvet / Delbo. 39/45 - Critique sortie Théâtre
Légende photo : Jacques Kraemer fait l’éloge humaniste du théâtre.

Publié le 10 février 2009

Jacques Kraemer mêle avec une émouvante pertinence le témoignage concentrationnaire de Charlotte Delbo, les cours de Louis Jouvet et des extraits de Phèdre pour un habile éloge du théâtre.

Trois histoires s’entrelacent dans le spectacle imaginé par Jacques Kraemer : celle de deux jeunes comédiens apprenant le théâtre sous la férule du précis Louis Jouvet, celle de Charlotte Delbo, secrétaire de Jouvet au Conservatoire qui se souvint des leçons du maître dans l’enfer d’Auschwitz où elle mit en scène une reconstitution du Malade imaginaire avec ses camarades déportées, celle de Max Ophuls, rêvant un film sur le théâtre que le manque de moyens l’empêcha de réaliser. Les scènes se succèdent, guidées par le fil directeur des interrogations du cinéaste qui hante un plateau que sa caméra ne parvint pas à immortaliser. C’est au spectateur qu’est confié la tâche de synthétiser les fragments de cet éloge du théâtre, lieu d’engagement pour Jouvet qui n’eut jamais, de son propre aveu, d’autre religion et d’autre conviction politique que le jeu, outil de résistance pour Charlotte Delbo qui fit de Molière un allié contre la déshumanisation, moyen de découverte de soi et de l’amour pour les deux jeunes gens que Jouvet soumet aux exigences du verbe racinien.
 
Le théâtre et la vie
 
Le pari est osé de cette rencontre entre trois textes aussi intenses. A la fureur de Phèdre souffrant sous le joug de Vénus, répond la force tranquille de Charlotte Delbo (incarnée avec une pudeur déchirante par Clémentine Bernard) face aux gourdins des gardiennes. Entre les deux, s’inscrivent les conseils professés par Jouvet, dont l’expression guide ses élèves et dont le souvenir soutint son ancienne secrétaire dans l’innommable concentrationnaire. Les leçons de théâtre du maître deviennent, ainsi mises en perspective, autant de leçons de vie et ses recommandations de porter les mots dans la maîtrise du geste et des sentiments sans noyer la pureté poétique sous le pathos et l’affect se transforment en une sorte de manuel stoïcien exigeant du corps qu’il se tienne toujours fermement dans le corset de la pensée. A cet égard, c’est à un véritable usage des représentations qu’invite ce panégyrique du théâtre, l’esthétique rejoignant l’éthique dans l’éloge de la forme et de la fermeté, dans la capacité de distanciation, dans la résistance à la nécessité et l’exigence de croire ce que l’on dit. Les lumières de Nicolas Simonin, l’utilisation des bougies, le risque du noir dessinent différents espaces à l’intérieur d’une scénographie économe qui laisse toute sa place à la force des textes et à celle de l’interprétation. Les comédiens composent une troupe homogène qui excelle dans la justesse du ton, gageure évidente au sein d’un tel projet qui aboutit à un spectacle sensible et émouvant, profond et bouleversant d’humanité.
 
Catherine Robert


Phèdre / Jouvet / Delbo. 39/45, écrit et mis en scène par Jacques Kraemer. Du 18 février au 15 mars 2009. Du mercredi au samedi à 20h30 ; le dimanche à 17h. Théâtre de l’Opprimé, 78-80, rue du Charolais, 75012 Paris. Réservations au 01 43 40 44 44.

A propos de l'événement



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