La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Parfois le vide

Parfois le vide - Critique sortie Théâtre Ivry-sur-Seine Théâtre d'Ivry - Antoine Vitez
Géraldine Keller et Raharimanana dans Parfois le vide. Crédit : Jocelyn Maillé

Théâtre d'Ivry - Antoine Vitez et Théâtre Studio / texte et mes Jean-Luc Raharimanana

Publié le 27 mars 2018 - N° 264

Géraldine Keller, Tao Ravao et Jean-Christophe Feldhandler accompagnent Raharimanana dans l’hypnotique oratorio voyageur qu’il a composé. Une ode à la résistance par le verbe et la transe.

Le titre du spectacle de Jean-Luc Raharimanana est d’une cruelle ironie lorsqu’on le découvre au Tarmac, alors que ce lieu exceptionnel de création et de diffusion est menacé de fermeture. Vide abyssal de la comptabilité mesquine, de la gestion des affaires culturelles sous le grotesque masque de la fusion-acquisition, de la liquidation cynique du dynamisme créatif francophone… Parfois le vide, et désormais trop souvent le vide d’une culture menacée par la rentabilité du divertissement et d’une politique qui exige de ceux qui travaillent, créent et soutiennent l’art qu’ils acceptent des emplois et des accommodements raisonnables ! Le spectacle de Jean-Luc Raharimanana est programmé dans des lieux de résistance, au Tarmac, au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry et au Studio Théâtre d’Alfortville : rien d’étonnant à cela. Il est scandaleux, en revanche, que les coupes franches et les réductions budgétaires affligent en priorité ceux qui font le pari de la diversité culturelle et du miroitement de la francophonie. Si on veut que le français demeure une langue de création, il faut soutenir les lieux où s’exprime sa richesse.

Poème protéiforme

Parfois le vide est exactement l’expression de ce foisonnement à protéger. Le poème de Raharimanana n’est pas fait seulement de mots. Il intègre la musique dans la chair de son verbe, il se fond dans les corps de ses interprètes, il devient musique, il virevolte entre les cordes des instruments de Tao Ravao et danse sur les percussions de Jean-Christophe Felhandler. Voyage entre les éléments, hommage à tous ceux que contraint ce « tourisme de la misère » qu’est l’immigration, le spectacle glisse du lyrisme exalté au chant subtil d’une brise légère. Il est comme l’alizé, languide puis rigoureux. Il saisit les corps de ses interprètes, qui passent de la colère au murmure, du quasi inarticulé de la souffrance à la voix claire de l’espoir. Bruissement de papier, caisse claire de l’humour et cymbale cinglante de l’appel, cordes caressées et pincées : les deux musiciens qui accompagnent Géraldine Keller et Raharimanana sont éblouissants. Quant aux deux chanteurs et conteurs du récit, ils disent la beauté du monde et la folie des hommes avec une puissance fascinante et un art exceptionnel de la modulation. Tous ensemble offrent une voix unique pour dire l’homme égaré qui se raccroche aux mots salvateurs, seuls à même d’adoucir la colère et de trouver le chemin du sens dans le maelström de l’indignation. Les théâtres sont les asiles des poètes. Ils sont les maquis du sens. Ils sont des lieux d’élévation et de paix. Ceux qui les ferment s’abaissent et prennent le risque de la victoire de l’innommable.

 

Catherine Robert

A propos de l'événement

Parfois le vide
du Vendredi 23 mars 2018 au Samedi 31 mars 2018
Théâtre d'Ivry - Antoine Vitez
1, rue Simon-Dereure, 94200 Ivry-sur-Seine.

Le 23 et du 29 au 31 mars à 20h Tél. : 01 46 70 21 55. Théâtre Studio, 16, rue Marcelin-Berthelot,
94140 Alfortville. Les 20 et 21 avril à 20h30. Tél. : 01 43 76 86 56. Tournée à partir de septembre. Spectacle vu au Tarmac. Durée : 1h20.


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