La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Notre innocence

Notre innocence - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de la Colline
© Simon Gosselin Notre Innocence, créé par Wajdi Mouawad avec 18 jeunes comédiens.

La Colline – Théâtre national / Texte et mise en scène Wajdi Mouawad

Publié le 27 mars 2018 - N° 264

Après l’éblouissant Tous des Oiseaux*, Wajdi Mouawad interroge la jeunesse d’aujourd’hui à travers la confrontation d’un groupe de comédiens au suicide de Victoire, l’une des leurs. Un parcours initiatique où, malgré des moments très forts, l’articulation entre le collectif et le singulier s’avère problématique.  

A nouveau, Wajdi Mouawad interroge le temps et la permanence de la tragédie, l’héritage et la transmission, la confusion et l’absurdité de l’époque. Avec toujours de saisissants télescopages entre réel et fiction, histoires intimes et violences de l’Histoire, monde des morts et monde des vivants. Fil rouge obsédant de cette fable dédiée à la jeunesse, le probable suicide de Victoire, étudiante au Conservatoire de Paris et mère d’une fillette de neuf ans, nommée Alabama. Le drame fait écho à deux faits réels marquants : le suicide de Tristan, un camarade de Wajdi Mouawad à l’Ecole nationale de théâtre du Canada dans les années 1990, et un atelier de recherche endeuillé que l’auteur et metteur en scène a mené fin 2015 avec quelques élèves du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, atelier meurtri doublement par les attentats du 13 novembre et par la disparition soudaine de Camille, une des leurs, victime d’une crise cardiaque peu de temps après la présentation publique de leur travail. C’est cet atelier et le texte afférent intitulé Victoires (Editions Leméac / Actes Sud-Papiers) qui ont constitué le point de départ de la pièce, construite au fil des répétitions avec un groupe de dix-huit comédiens âgés de vingt-trois à trente ans, dont certains viennent du Québec. L’irruption de la mort génère au sein du groupe une sorte de parcours initiatique en plusieurs étapes qui bouleverse et transforme le rapport à soi et à l’autre. Se pose aussi la question de la finalité de l’art dans un monde aussi décourageant.

Comment appréhender le futur ?

En guise de prologue, une jeune comédienne raconte comment Wajdi Mouawad l’a contactée pour travailler au Théâtre de la Colline. Puis le chœur compact des 18 jeunes comédiens exprime d’une seule voix parfaitement synchronisée sa rage contre sa propre impuissance, son invective contre des aînés défaillants et une société de la jouissance et de la performance. La clarté formelle et la force désespérée de cette parole collective et répétitive touchent juste. Lorsqu’ils se lancent ensuite dans une danse effrénée et solitaire, la triste énergie des corps s’avère particulièrement émouvante, comme dans une sorte d’absence à soi inconsolable. Puis le mouvement des corps cède la place à une trame théâtrale et narrative plus classique où au sein du groupe chacun(e) cherche à comprendre le geste de Victoire. C’est alors que se dévoilent les singularités et qu’émergent des vérités inattendues. Malheureusement, cette complexité émerge de manière plus démonstrative que féconde, comme si elle venait en appui d’une idée prédéterminée, et n’échappe pas à une forme d’insistance didactique. L’équilibre entre témoignage et récit, entre enjeux intimes et politiques, s’avère frappant mais aussi parfois pesant. Enfin, le groupe fait à nouveau communauté grâce à la figure rêvée d’Alabama, oracle lyrique et déesse d’une dizaine d’années qui invite à inventer le futur malgré les douleurs héritées. Rêve et réalité sans cesse se frottent…

Agnès Santi

*Lire notre critique La Terrasse n°260

A propos de l'événement

Notre innocence
du Mercredi 14 mars 2018 au Mercredi 11 avril 2018
Théâtre de la Colline
15 rue Malte Brun, 75020 Paris, France

Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Tél : Durée : 2h15.


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