Théâtre - Critique

Orphelins

Liam fait irruption chez sa sœur Helen et son beau-frère Dany Crédit photo : Bruno Robin

Théâtre du Rond-Point hors les murs / Le 104 / De Denis Kelly / Mise en scène Chloé Dabert

La jeune Chloé Dabert a raflé le Prix du Festival impatience avec une mise en scène de haute tension du thriller familial de l’auteur anglais Dennis Kelly. A découvrir !

Les mots s’agglutinent, s’échappent par bribes, souvent s’arrêtent en cours. Liam vient de débarquer chez Helen et Dany, sa sœur et son beau-frère. Il suspend net leur diner amoureux. Son t-shirt est maculé de sang. Que s’est-il passé ? A-t-il été violenté ? Où, quand, par qui, pourquoi ? Le jeune homme s’explique. Un type gisant sur le trottoir, les entrailles tailladées. Il a voulu l’aider bien sûr. Sale quartier. Plein d’immigrés, des pakis, des brutes. Le danger traîne partout alentour. Les informations restent confuses. Sans doute le choc. Et la crainte. Faut dire que Liam n’a pas eu de chance. Souvent là au mauvais endroit, au mauvais moment. Ses fréquentations douteuses, ses récents démêlés avec la police pourraient lui nuire, voire l’impliquer à tort dans cette vilaine affaire. Autant ne rien signaler. Sa sœur et lui sont orphelins depuis l’enfance, ils ont grandi serrés l’un contre l’autre pour s’en sortir. Faut se protéger. Oublier le blessé. Sacrifier celui qu’on ne connaît pas ? Le laisser mourir dehors ? Au fil décousu du récit, les faits pourtant se troublent, révèlent leur face voilée au détour des phrases. Ce qui paraissait d’évidence finit par se brouiller. Peu à peu, le doute sur le rôle de Liam se répand, jusqu’à découvrir l’horreur…

Le sens moral à l’épreuve

Dans ce thriller psychologique sur fond de racisme ordinaire, Dennis Kelly sans cesse tourne et retourne le jugement porté sur la situation et les personnages, tantôt victimes ou bourreaux, compréhensifs ou complices. A travers le dialogue entre Helen et Dany, il creuse le dilemme entre l’imprescriptible solidarité nouée par les liens familiaux, qui impose le silence et la protection d’une cellule fragile menacée de l’extérieur, et le devoir civique, qui exige la condamnation du crime. Les valeurs qui structurent la conscience peuvent-elle résister à cette confrontation au réel ? Comment le sens moral se débrouille-t-il entre la logique filiale et les règles de la société ? Loin d’assener une leçon, l’auteur anglais glisse ces questionnements fondamentaux dans le crépitement des répliques, chauffé à blanc par la tension de plus en plus forte. La jeune Chloé Dabert, issue du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, en a saisi tous les enjeux. A l’écoute du texte, elle signe une mise en scène de haute précision, fort bien servie par Joséphine De Meaux, Sébastien Éveno et Julien Honoré, et par la scénographie, qui dessine la structure de l’appartement, laissant le regard pénétrer l’espace intime mais aussi potentiellement le péril, avéré et fantasmé, qui rôde dans ce coin populaire et multiethnique. Mine de rien, Orphelins renvoie chacun aux questions de la responsabilité, de la culpabilité, du civisme, du lien aux siens, aux autres, à ceux qui sont différents… A la difficulté d’accorder nos idées, nos paroles et nos actes.

Gwénola David

A propos de l'événement

Orphelins
du Vendredi 8 avril 2016 au Mercredi 4 mai 2016
Le 104
5 Rue Curial, 75019 Paris, France

à 20h30 sauf dimanche 16h, relâche lundi. Tél. : 01 53 35 50 00. Durée 1h20. Spectacle vu lors du Festival Impatience 2014. Puis en tournée, notamment les 9 et 10 mai au Théâtre Louis Aragaon / Tremblay-En-France (93), les 26 et 27 mai à L'onde-Théâtre Centre D'art / Vélizy-Villacoublay (78).


 


Mots-clefs :, ,

A lire aussi sur La Terrasse

Recevez le meilleur
du spectacle vivant

Abonnez-vous gratuitement à notre newsletter pour recevoir chaque semaine dans votre boîte email le meilleur du spectacle vivant : critique, agenda, dossier, entretien, Théâtre, Danse, Musiques... séléctionné par la rédaction