Avec « Faust. Fait, non dit. », Romeo Castellucci s’empare de Faust pour se faire « architecte du chaos »
Pour sa nouvelle création, Romeo Castellucci [...]
Au Théâtre Kléber Méleau à Lausanne, Omar Porras propose une nouvelle version de La Visite de la vieille dame de l’auteur suisse Friedrich Dürrenmatt (1925-1990), cher à son cœur. Un geste artistique de haut vol, une partition vive et rythmée, qui enchante et alerte.
Créée pour la première fois à Genève en 1993 dans un garage désaffecté, qui devint un haut lieu de la création alternative en Suisse, la pièce La Visite de la vieille dame, vivifiée par un tout jeune metteur en scène venu de Colombie, lui valut une reconnaissance internationale. La critique du Monde Colette Godard, François Le Pillouër, René Gonzalez firent le déplacement et furent enthousiasmés. Après avoir assisté à cette quatrième version de cette pièce phare du Teatro Malandro (après celles de 1993, 2004 et 2015), on se dit non seulement que sa forme n’a pas pris une ride, mais aussi que sa résonance avec l’époque est stupéfiante. Avec une férocité glaçante, l’engrenage de l’intrigue décrypte les mécanismes d’emballements collectifs qui mènent au pire crime, les justifications opportunes qui tranquillisent et endorment les consciences, corrompant les âmes de manière progressive et implacable. Tout commence sur le quai d’une gare où les trains ne s’arrêtent plus, dans la bourgade de Güllen, en pleine déconfiture économique. La population espère beaucoup de la visite de Clara Zahanassian, enfant du pays devenue milliardaire après mariages. Elle quitta sa ville 45 ans plus tôt dans l’opprobre, enceinte et abandonnée par son amant, qui préféra épouser l’épicière, plus rentable.
Une grammaire organique
Onnagata tout en émotion et précision, en robe longue et bijoux flamboyants, Omar Porras interprète cette femme blessée, meurtrie, qui revient s’acheter la justice. Cent milliards contre la tête d’Alfred Ill, son amour de jeunesse. « J’attendrai… » lâche-t-elle, face au refus indigné de la foule. Dans une scénographie astucieuse et efficace, au fil d’une partition impeccablement rythmée, la troupe unissant Pierre Boulben, Francisco Cabello, Karl Eberhard, Antoine Joly, Jeanne Pasquier, Omar Porras, Manon Castellano et Marie-Evane Schallenberger est à l’unisson. Masques (réinventés par Freddy Porras), costumes, prothèses – des biscottos pour l’adjudant, un ventre replet pour le Maire, etc. : tout cela dessine des individus finement caricaturés, avec un remarquable souci du détail. Tous et toutes font partie d’un corps collectif qui respire ensemble, qui dessine une grammaire organique, bien accordée, pleinement signifiante dans ses élans ou ses retenues, ses hésitations ou ses envolées. Si ce ballet tragi-comique laisse place à l’hyperbole, au grotesque, à l’humour, on ne peut qu’être frappé par l’acuité de sa portée politique. Alors que la propagation de la haine gagne du terrain, que le gouvernement du monde s’éloigne du souci du bien commun, la pièce alerte de manière imparable. Et ce dans une atmosphère bigarrée et exubérante, dans un écrin d’une grande beauté, avec sa forêt de fleurs frémissantes ou son tournoiement de couronnes mortuaires. Ainsi se conjuguent beauté de la forme, humour incisif et acuité de la pensée.
Agnès Santi
du mardi au jeudi à 19h, vendredi à 20h, samedi et dimanche à 17h30, relâche du 12 au 26 octobre et le 30 octobre. Tél : +41 21 625 84 29. www.tkm.ch
En tournée en Suisse, et en France : Château Rouge, Annemasse les 18 et 19 novembre, Théâtre de la Fleuriaye, Carquefou les 9 et 10 décembre, Théâtre GRRRANIT, Belfort le 14 janvier, Maison de la Culture de Bourges les 26 et 27 janvier.
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