Avec « Faust. Fait, non dit. », Romeo Castellucci s’empare de Faust pour se faire « architecte du chaos »
Pour sa nouvelle création, Romeo Castellucci [...]
Après une première version en 2012, le metteur en scène Marc Paquien recrée la pièce de Beckett, avec un regard autre, nourri par le temps qui transforme. Plus mélancolique, tout aussi profondément et obstinément vivante, Catherine Frot y fait la démonstration de son talent. Ample et bouleversant…
C’est un texte littéraire inouï, une partition mythique pour une actrice, une ode au vivant malgré la fin prochaine. L’un de ces classiques qu’on n’a jamais fini d’explorer et découvrir. Comme l’exprime joliment Marc Paquien en citant Italo Calvino, « un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire ». Le metteur en scène revient donc à Beckett, il remet l’ouvrage sur l’établi, 14 ans après l’avoir expérimenté une première fois, déjà avec Catherine Frot. Fort d’une première collaboration fructueuse qui permet de travailler en confiance, nourri par le passage du temps qui inévitablement transforme, il exerce aujourd’hui un regard autre, qui touche au cœur. Le mamelon dans lequel s’enlise Winnie, qui fut en 2012 une roche rongée par les vagues ou les strates du temps, conçue par Gérard Portier, devient, dans la scénographie de Richard Peduzzi moins visible, inscrit dans un espace quasi uniforme qui confond la terre et le ciel, où paraissent des réminiscences de soleil ou de lune comme des traces enfantines, où se déploient de lumineuses volutes – à nouveau, l’excellente Dominique Bruguière officie aux lumières. Ce qui fait théâtre ici est la voix, le visage, le langage d’une femme qui parle, encore et encore, qui s’adresse à Willie, à notre commune humanité.
Un jour en vie est un beau jour
À travers son inventaire des petits riens de l’existence et sa mémoire des jours comme ils vont, Winnie exprime l’essence de notre condition, célèbre l’opiniâtreté à vivre, à dire, à faire vivre l’espace alors que le temps s’étire. « Oh le beau jour encore que ça va être ! » déclare-t-elle, contre la mort en sursis et un inexorable déclin. La partition est d’une folle exigence, et Catherine Frot s’en empare de manière bouleversante avec, à ses côtés, Pierre Banderet qui incarne à nouveau Willie. Elle y est tout aussi profondément vivante que dans la version précédente, mais peut-être plus mélancolique, moins espiègle. Comédienne populaire et aimée, Catherine Frot est ici pleinement présente, ancrée dans le concret des choses avec une joie gracieuse, arrimée à sa volonté de ne pas renoncer, de se tenir, sans aucun surplomb ni ironie facile. Collier de perles, robe à fleurs décolletée, chapeau à la plume froissée, ombrelle… : Winnie s’affirme, s’oppose à chaque seconde à son naufrage, à sa condition de femme immobile, qui entre le premier et le second acte, s’enfonce davantage, mais qui sombre en chantant. « Et ainsi de suite à perte de vue, à perte de passé et d’avenir ». Tant qu’ils ne vous lâchent pas, les mots sont ici le signe émouvant de la vie.
Agnès Santi
mercredi et jeudi à 20h, vendredi à 21h, samedi à 16h et 21h (selon calendrier), dimanche à 15h. Tél : 01 42 96 92 32.
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