Le Théâtre de la Concorde : l’art au service de la démocratie, rencontre avec Elsa Boublil
Il a ouvert ses portes le 5 octobre dernier. [...]
Simon Abkarian et Marie-Sophie Ferdane, en gerfauts d’épouvante, interprètent les retrouvailles d’Hélène et Ménélas après le sac de Troie. Poignant, hypnotique, terrible et magnifique spectacle.
« Entre Keotriv-Koprei et Mamakhatoum (…) les Turcs ouvraient les ventres des femmes enceintes et sortaient les enfants avec les poignards. Ils riaient et montraient à leurs amis la palpitation des nouveau-nés. » témoigne Tovmas Poghossyan, rescapé du génocide arménien qui ensanglanta l’Asie Mineure bien des années après le massacre de Troie. Le Ménélas de Simon Abkarian raconte la même horreur, en avouant les exactions des Myrmidons, brutes sanguinaires aux ordres d’Achille. « Depuis six mille ans la guerre plaît aux peuples querelleurs », rageait Victor Hugo. Les dieux perdent vraiment leur temps à faire les étoiles, les fleurs et la beauté d’Hélène ! Comment peut-on se regarder en face après que les autels ont brûlé, que les vierges ont été violées ou sacrifiées, et que les larmes de Priam ont coulé en vain pour réclamer le corps d’Hector ? Telle est la question que pose le spectacle écrit et mis en scène par Simon Abkarian, plus grave encore que celle qui consisterait seulement à savoir si Hélène et Ménélas peuvent se reconnaître, après les coups donnés et reçus, dans l’espoir d’un amour retrouvé. La dernière image que composent Simon Abkarian et Marie-Sophie Ferdane, lumineux et intenses, présente les deux époux maudits harassés et pantelants, assis sur le bord de la table qui leur a servi de ring, les yeux perdus dans l’énigme terrifiante d’un avenir à construire. Cette vision interroge notre actualité grimaçante : il est probable qu’après la guerre, il y ait encore la guerre et qu’Ilion ait été détruite pour rien.
Le théâtre, combustible du phénix humain
Simon Abkarian ne conte pas une bluette sentimentale sur le repos du guerrier. Il n’invente pas un dénouement heureux aux massacres. Même si les lèvres d’Hélène se posent à la fin sur les yeux de Ménélas, leurs échanges ne relèvent pas de la thérapie de couple. Le véritable dialogue du spectacle a lieu entre les deux représentants de cette humanité perverse et les musiciens qui, depuis le bord du plateau, chantent et jouent la douleur. Ruşan Filiztek et Eylül Nazlier sont les aèdes de cette confrontation terrifiante. Au chant VIII de L’Odyssée, chez les Phéaciens, il faut que Démodocos module les horreurs troyennes sur sa lyre pour que, enfin, Ulysse pleure, baisse le visage et le couvre de son voile de pourpre. La musique, à l’instar de la totalité de ce spectacle, « maintient ouvert l’ouvert du monde » comme dit Heidegger de l’œuvre d’art. Alternent recueillement et vision, qui participent tous deux de la ferveur et de la pitié, autrement dit du lien à la transcendance et de la sauvegarde de sa possibilité. Mieux qu’une respiration, la musique sublime de Ruşan Filiztek et Eylül Nazlier permet de ne pas désespérer de l’humain. Si Ménélas et Hélène se jettent à la figure le récit de ce que toujours on devrait taire – l’innommable mort de Paris et la dernière et torride nuit d’amour entre la catin de l’Attique et le berger de l’Ida –, le chant offre de se souvenir de considérer si c’est un homme, et si c’est une femme que ceux-là qui ont frayé avec l’inhumain. Avec ce spectacle, caressé par les magnifiques lumières de Jean-Michel Bauer, écrit dans une langue inspirée et puissamment poétique, interprété par deux comédiens incandescents, Simon Abkarian ne témoigne pas des horreurs de la guerre ou des affres des amours défuntes : il dit qu’il est encore permis d’espérer. Déchirant et somptueux, le théâtre, quand il est une œuvre d’art, est l’endroit où nos âmes peuvent se reconnaître.
Catherine Robert
Du mercredi au vendredi à 20h ; le samedi à 18h ; le dimanche à 15h. Tél. : 01 46 14 70 00. Durée : 1h30. Tournée : 21 au 23 mai 2025 à la Maison de la culture Amiens, Comédie de Picardie ; 8 avril au Théâtre de Villefranche-sur-Saône ; 6 mai au Théâtre Ducourneau, Agen.
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