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A l’invitation de la Comédie Française, la metteuse en scène catalane Carme Portaceli présente sa version des Bonnes de Genet. Un spectacle qui prend le texte par le réel, en écho avec notre époque.
Les Bonnes est un texte tiraillé entre le réalisme et l’hyper théâtralité. Du côté du réel, une inspiration toujours niée par Genet, celle des sœurs Papin, domestiques qui en 1933 tuent leurs « maîtresses ». Mais aussi la dimension sociale de ce meurtre, forme de soulèvement d’opprimées, également évacuée par l’auteur dans sa préface. Mais doit-on le croire ? Du côté de l’hyper théâtralité, l’action d’une pièce qui fait elle-même théâtre : Solange et Claire, les deux sœurs servantes s’inventent et se jouent des scènes entre Madame et sa domestique. Une relation cruelle où le désir côtoie de près la haine, le sexe et la mort, qui est interrompue au cœur de l’action par le retour de Madame à la maison. Avant que l’étrange cérémonie ne reprenne. Déguisement, travestissement, espace de jeu qui laisse s’exprimer les pulsions refoulées, où l’inconscient paraît circuler librement, Les Bonnes offre ainsi un espace privilégié pour le fantasme et l’extravagance, et pour le lyrisme cru de Genet.
Le théâtre comme une cérémonie
Cuvette de toilette, douche, évier, baignoire îlot. Carme Portaceli, metteuse en scène catalane, a transformé la scène des Bonnes en showroom de salle de bain. Elle y transporte l’action qui, dans le texte original, se déroule dans la chambre de Madame. Effet de réel et de cheap avec cette faïence qui tranche dans un ensemble aux teintes bleutées qui clignote au rythme d’une introduction sur un rap tonitruant de Kery James et Admiral T. Le ton semble donné. Modernisation, dimension sociale, jeu avec la tradition et la relativité des goûts. Les robes qu’enfile Claire pour se transformer en Madame naviguent entre le somptueux du bal et le mauvais goût. Celle que revêtira Madame pour rejoindre Monsieur au Bilboquet penchant plutôt vers l’esthétique « club Macumba ». Les trois jeunes femmes, interprétées par Elissa Alloula, Anna Cervinka et Edith Proust, sont d’ailleurs d’âges proches, et paraissent assez semblables. Dans cette société moderne qui se dessine en arrière-plan de la mise en scène de Carme Portaceli, à coups de vidéos selfie, les différences visibles s’estompent dans la banalité de fantasmes partagés, mais pas les inégalités. Pour les effacer en s’inventant une autre vie, Claire et Solange mènent donc leur jeu jusqu’à la mort. Un jeu qu’elles paraissent largement contrôler, par lequel elles se laissent assez peu déborder. Tout y est maîtrisé et rondement mené mais le théâtre de Genet y perd quelque peu de son étrangeté et de sa poésie. L’exubérance de cet auteur qui pensait le théâtre comme une cérémonie, dans cette salle d’eau, paraît un peu s’évaporer.
Eric Demey
du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. Tel : 01 53 05 19 19. Durée : 1h50.
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