La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Marc Dugowson

Marc Dugowson - Critique sortie Théâtre
Crédit visuel : DR Légende : Marc Dugowson

Publié le 10 novembre 2011 - N° 192

La première guerre totale

Paul Golub met en scène Dans le vif au Théâtre Firmin Gémier d’Antony. Une pièce traversée par la première guerre mondiale pour laquelle l’auteur Marc Dugowson a obtenu, en 2005, le premier Grand Prix de littérature dramatique.

Dans le vif nous fait partager le destin d’un soldat parti combattre dans les tranchées de la première guerre mondiale. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à cette période tragique du XXe siècle ?
Marc Dugowson : Le XXe siècle me fascine. Lors de la création d’une autre de mes pièces qui relatait l’activité d’une firme allemande pourvoyeuse de fours crématoires durant la seconde guerre mondiale (Un siècle d’Industrie), il m’est apparu comme une évidence que ce conflit et que l’extermination des juifs et des tsiganes d’Europe s’ancraient dans une histoire plus ancienne, mais à la fois récente : la première guerre mondiale. A cet égard, la Grande Guerre constitue sans doute l’événement fondateur du XXe siècle. Il s’agissait, en effet, de la première guerre totale qui, pendant des années, mobilisa toutes les forces et les énergies dans le seul but de la guerre. Une guerre totale en ce qu’elle impliqua des dizaines de millions d’hommes et de femmes, combattants comme civils. C’est à partir de cet événement que l’homme s’est confronté collectivement à la mort de masse, qui est devenue l’expérience fondamentale de la guerre au XXe siècle. L’histoire de ce face-à-face, à la fois individuel et collectif, qui a traversé tout le XXe siècle, jusqu’au génocide du Rwanda et jusqu’aux terribles exactions dans l’ex-Yougoslavie, est cruciale pour comprendre les nouvelles attitudes envers la vie au sens large. La Grande Guerre a initié un processus de déshumanisation et de brutalisation sociale massives au cours duquel la violence verbale raciste, colonialiste, xénophobe et sexiste a précédé puis accompagné le passage à la violence physique. Au fil du XXe siècle, ce processus a insidieusement abaissé le seuil de tolérance à la souffrance d’autrui : les peuples des pays sous-développés, les personnes sans abris des pays développés, les salariés pauvres…
 
« La Grande Guerre a initié un processus de déshumanisation et de brutalisation sociale massives. »
 
Qui est Jules-Etienne Scornet, le personnage central de votre pièce ?
M. D. : Dans le vif suit le parcours de cet homme depuis sa naissance dans une famille paysanne jusqu’à sa confrontation active avec la guerre, puis jusqu’à ses conséquences une fois cette dernière terminée. Jules-Etienne Scornet évolue entre différents univers : son milieu d’origine, familial et rural, où se développent des liens mouvants avec son père ; une relation d’amour avec une épouse aimante ; l’enfer de la guerre et des tranchées avec un groupe de camarades de combat paysan, ouvrier, artiste et immigré arménien. Cette seconde famille, faite d’individualités à la fois tendres et brutales, est prise entre le manque d’affection et la haine raciste. Comme tous les combattants, acteurs ou témoins de violences extrêmes, ce groupe de soldats fait face à l’impossibilité de dire, à l’enfermement dans le silence et la souffrance psychique. Ce phénomène est une constante : de la Grande Guerre à la deuxième guerre d’Irak, à l’Afghanistan… en passant par la guerre d’Algérie. Après la guerre, Jules-Etienne est confronté au monde de la ville et des civils. L’ancien combattant qu’il est devenu essaie de réinventer sa vie, notamment avec une infirmière rencontrée durant le conflit.
 
Quelle relation entretenez-vous avec la mémoire, avec l’Histoire ?
M. D. : En cette année 2011, le dernier combattant de la Grande Guerre s’est éteint. La dernière voix encore en mesure de témoigner de l’événement et d’en entretenir la mémoire s’est tue. Maintenant, la mémoire passe par la connaissance. Mais le théâtre n’est pas un cours d’histoire, c’est une approche documentée sans doute, mais qui doit pouvoir laisser la place à l’intuition afin de rendre compte des sensations, des perceptions des acteurs et des témoins aujourd’hui disparus. Il importe donc de parler « pour », au sens où Gilles Deleuze l’entendait, à la fois comme une adresse au spectateur, mais aussi sans arrogance et sans se substituer à eux, comme un acte de témoignage pour ceux qui ne sont plus en capacité de le faire. Il importe de tenter de leur redonner la parole et la vie avec les moyens du théâtre.
 
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat


Dans le vif, de Marc Dugowson (texte édité par L’Avant-Scène Théâtre) ; mise en scène de Paul Golub. Du 8 au 20 novembre 2011. Les mardis, mercredis, vendredis et samedis à 20h30, les jeudis à 19h30, les dimanches à 17h. Théâtre Firmin Gémier / La Piscine, Gymnase du Cosom, 100, avenue Adolphe-Pajeaud, 92160 Antony. Tél : 01 41 87 20 84 ou sur www.theatrefirmingemier-lapiscine.fr En tournée, le 25 novembre 2011 au Théâtre Paul-Eluard de Choisy le Roi, du 29 novembre au 3 décembre au Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin, le 15 décembre au Théâtre du Cloître à Bellac.

A propos de l'événement



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