La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Fanny Mentré

Fanny Mentré - Critique sortie Théâtre
Crédit : Franck Beloncle Légende : « L’auteure et metteuse en scène Fanny Mentré. »

Publié le 10 octobre 2011 - N° 191

La quête de la beauté et de son mystère

L’auteure Fanny Mentré crée avec les comédiens de la troupe du TNS Ce qui évolue, ce qui demeure de Howard Barker. La langue âpre et musicale interroge, au-delà des apparences et des rôles assignés, les mystères de l’art et de la beauté.

« La quête s’accomplit à partir des ambiguïtés de la langue, dans le refus d’enfermer les mots dans un sens. »

  

Avec Ce qui évolue, ce qui demeure (The Moving and the Still), c’est l’écriture puissante de Barker, comme faite d’infinies vagues, qui vous a subjuguée.

 

Fanny Mentré : L’écriture de Barker est d’une liberté incroyable : tissée à partir des rapports de pouvoir et de points de vue entre les êtres, elle propose dans la même scène « tout » et son contraire. La construction de la pièce, écrite à l’origine pour la radio, est vertigineusement complexe, avec 27 scènes sans début ni fin et une dizaine de lieux différents. La scène s’interrompt : on est déjà ailleurs. Les relations installées entre les personnages sont d’emblée paroxystiques, ce qui exige pour le corps des acteurs une tension extrême. Il leur faut être présent sur scène de façon immédiate et absolue. Ce qui importe à l’œuvre ne relève pas d’une vérité à trouver mais d’une pensée en construction. La quête s’accomplit à partir des ambiguïtés de la langue, dans le refus d’enfermer les mots dans un sens. Pour que le spectateur saisisse cette musique, il est confronté à une scénographie bi-frontale.

 

Ce voyage poétique suit aussi le parcours d’un personnage.

 

F. M. : C’est en effet l’histoire d’un jeune moine de 17 ans dans un monastère du XVe siècle. Hoïk, pâle, perdant peu à peu la vue, est un copiste doué qui répand la parole des Évangiles grâce à la perfection de son écriture. Or, à la même époque, en Allemagne, Gutenberg invente l’imprimerie. L’art devient relatif, et le scribe n’est que le maillon d’une chaîne qui œuvre à l’accès de tous à la beauté. Il est signifié au copiste que tout ce à quoi il a consacré sa vie est désormais obsolète. Ce jeune homme est par ailleurs agaçant, élevé par sa mère dans l’idée de la vérité et de la justice. Il ne fait preuve d’aucune indulgence ; il n’est toléré que parce qu’il est talentueux. Ce personnage horripilant fait l’épreuve du retour de bâton, un véritable monstre de théâtre qui soulève les paradoxes.

 

Quelle est alors l’analyse du monstrueux dans l’humain ?

 

F. M. : Les comédiens rencontrent rarement des personnages bien frappés, qui offrent des espaces de débordement passionnants. Le monstre est en eux, dans cette incapacité à s’en tenir à une seule ligne. Que signifient la beauté et la vérité ? Il faut en passer par « l’irréconciliable », ce rapport de pouvoir des uns envers les autres, et qui fait que chacun tient un rôle dans l’espace social. Et Barker remet chacun à sa place, en dépassant les apparences. Le jeune copiste, chantre de la beauté et de l’art, doit faire l’apprentissage de ce qu’est l’imperfection afin de s’obliger à découvrir le rapport à l’autre. La troupe du TNS, avec Alain Rimoux et Xavier Boulanger, donne vie à ce mystère du choix impossible entre le beau et l’utile.

 
 

Propos recueillis par Véronique Hotte


Ce qui évolue, ce qui demeure, de Howard Barker, traduction de Pascale Drouet ; mise en scène de Fanny Mentré. Du 11 au 27 octobre et du 3 au 10 novembre 2011. Du mardi au samedi à 20h, dimanche 6 novembre à 16h, relâche dimanche et lundi, excepté le dimanche 6. Théâtre National de Strasbourg. Tél : 03 88 24 88 24. Texte publié aux Editions Théâtrales.

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