Théâtre - Critique

Pionniers à Ingolstadt

Légende : Désir inflammable des Pionniers à Ingolstadt. Crédit photo : Guy Delahaye

Faut-il monter Pionniers à Ingolstadt ? Oui, si l’on s’en tient à la qualité du spectacle mis en scène par Yves Beaunesne et à la puissance d’un texte surprenant.

Etonnant. Pionniers à Ingolstadt est un texte étonnant de Marieluise Fleisser, auteure très peu connue en France et panthéonisée outre-Rhin, qu’à titre d’exemple Elfriede Jelinek a qualifiée de « plus grand auteur dramatique féminin du 20ème siècle ». Originaire d’Ingolstadt, elle fut également compagne de Bertolt Brecht, à cette même période où elle écrivit cette singulière chronique dont l’action se situe dans son village natal. Des pionniers, soldats du génie, arrivent dans la bourgade bavaroise pour y construire un pont. Entre-deux guerres oblige, les hommes sont rares et le prestige de l’uniforme joue à plein sur les jeunes filles. Dans une brasserie où le désir palpite – presque aussi fort que dans la maison de Bernarda Alba – trois demoiselles s’offrent chacune à leur manière aux soldats de passage, tandis que le fils du tenancier, selon son père « incapable d’initiative et de volonté », cherche désespérément à séduire la serveuse qui se refuse à lui. Désir et sentiments s’entremêlent selon des règles millénaires que Marieluise Fleisser traduit avec une violence incisive. « L’un veut devenir maître de l’autre, l’autre veut bouffer l’autre ».

Des formes figées des rapports de désir

« J’écris avec un couteau pour couper les illusions » expliquait Fleisser. Personne ne semble donc pouvoir trouver le bonheur. Pas les soldats cantonnés dans la rustrerie – « la femme doit se taire quand on la prend » – qui cherchent à assouvir leurs désirs sans se laisser embobiner. Ni les jeunes filles enfermées dans des rôles traditionnels : l’amoureuse, la pute, la sainte…Sur le plateau, Philippe Beaunesne choisit de mêler les années 70 à l’entre-deux guerres, via un flipper et le personnage du fils du patron qui porte chemise cintrée, col pelle à tarte et pull jacquard. Est-ce à dire que d’une époque à l’autre, rien n’a changé ? Artifice discutable : certains personnages arborent l’accent picard qui ancre leur caractère populaire. Les comédiennes sont grandes, filiformes, taille mannequin. De vraies gravures de mode. Les soldats massifs dans leurs habits de toile grossière. De vrais lourdauds menaçants. L’ensemble semble dire : le combat qui se joue implique des archétypes qui se renouvellent au fil du temps. Dernier refrain dans la pièce un peu cabaret : « Everything must change ». On adhère. Les Pionniers ne laissent pas d’interroger sur la place octroyée à des formes figées des rapports de désir. Avec des variations farcesques, une intensité dramatique ininterrompue, toutes les qualités d’une mise en scène audacieuse et maîtrisée, un texte surprenant et percutant, et une interprétation parfois jubilante.

Eric Demey


Pionniers à Ingolstadt de Marieluise Fleisser. Mise en scène d’Yves Beaunesne. Spectacle vu à l’Apostrophe à Pontoise.  Les 1er et 2 décembre à la Coursive à la Rochelle. Du 5 au 10 au centre de Beaulieu à Poitiers. Du 13 au 15 à la Criée à Marseille. Du 7 février au 16 février au théâtre 71 à Malakoff. Le 21 à l’Equinoxe à Châteauroux. Les 19 et 20 mars à la MC Bourges. Du 27 au 29 au Volcan au Havre. Le 3 avril au théâtre d’Angoulême.

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