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Théâtre - Entretien

Luc Bondy / Ivanov en plein burn-out

Luc Bondy / Ivanov en plein burn-out - Critique sortie Théâtre Paris Odéon-Théâtre de l’Europe
Le metteur en scène Luc Bondy. Crédit : Carole Bellaich

Odéon – Théâtre de l’Europe / d’Anton Tchekhov / mes Luc Bondy

Publié le 4 janvier 2015 - N° 228

Un peu moins d’un an après lui avoir confié le rôle-titre de Tartuffe, Luc Bondy retrouve Micha Lescot dans Ivanov d’Anton Tchekhov. Une création à travers laquelle le directeur du Théâtre national de l’Odéon cherche, comme toujours, à échapper aux artifices pour rejoindre une vérité organique du théâtre…    

Vous avez mis en scène Platonov en 1978, La Mouette en 2000 et, aujourd’hui, vous présentez Ivanov. Comment pourriez-vous éclairer le parcours que vous effectuez à l’intérieur du théâtre de Tchekhov ?

Luc Bondy : Je pense que tout cela est assez inconscient. Platonov, en 1978, était un désastre. Je ne l’avais pas bien distribué, je n’avais pas réussi à réunir des comédiens qui se sentaient bien ensemble. Car la distribution est la chose la plus importante, lorsqu’on monte Tchekhov. Les personnages forment comme des grandes familles qui vivent dans des mêmes enclos, avec leurs habitudes, leurs méchancetés, le besoin qu’ils ont les uns des autres… Alors, il faut choisir des acteurs qui puissent ne pas avoir trop d’inhibitions à jouer ensemble. Quant à La Mouette, je suis venu à cette pièce parce que j’avais, à Vienne, une constellation d’acteurs avec laquelle j’avais envie de le faire. Ce sont presque toujours les comédiens qui me donnent l’idée de mettre en scène une pièce…

 

C’est donc l’envie de voir Micha Lescot jouer Ivanov qui est à l’origine de ce projet…

L. B. : Oui. J’ai voulu lui proposer d’être le contraire de la personnalité hyperactive qu’il montre souvent. C’est-à-dire : faire le minimum, se concentrer sur quelque chose qui ne serait même pas de la mélancolie, mais une analyse complètement négative de soi-même par une personne arrivée au bout d’elle-même, une personne qui ne pourrait plus rien donner à qui que ce soit… Ivanov est un personnage qui doute de sa capacité à jouer un rôle social, à apporter quelque chose aux autres. S’il vivait aujourd’hui, on dirait qu’il est en plein burn-out.

 

Qu’est-ce qui vous inspire le plus chez Micha Lescot qui est devenu, en quelques années, avec Louis Garrel, l’un de vos acteurs français fétiches ?

L. B. : C’est un animal bizarre… ! Il a une capacité de changement, une capacité à devenir un autre étonnante. J’essaie de l’empêcher d’aller dans des choses trop faciles et caricaturales. Car je pense que c’est un acteur profond et qu’il peut l’être encore plus… Il a ce physique particulier qui l’emmène vers des attitudes très comiques, mais il est doué pour d’autres choses. Je l’aime vraiment beaucoup. C’est un peu comme un alter ego… Mais en plus grand !

 

« Chez Tchekhov, la mélancolie, ce n’est pas une musique, c’est une maladie. »

 

A partir de quelle version de la pièce avez-vous choisi de travailler ?

L. B. : A partir de la première, mais en ajoutant certains passages de la deuxième. C’est un mix. La première version a un côté plus extrême, plus proche de l’univers de Gogol. Dans la deuxième version, qui est moins mystérieuse, Ivanov ne meurt pas « de lui-même », comme on pourrait dire, sans cause explicite, mais il se suicide. Tchekhov donne davantage de précisions psychologiques, dans cette deuxième version – ce que je trouve dommage, car ça la rend un peu trop explicative, et même parfois un peu bavarde…

 

Au-delà du personnage d’Ivanov, quelle vision avez-vous des êtres tchekhoviens ?

L. B. : Ce sont des êtres qui ont tous, plus ou moins, des tendances neurasthéniques… Finalement, aucun d’eux n’a d’existence propre. Ils vivent tous en lien les uns avec les autres. A part peut-être le personnage de Firs, dans La Cerisaie, qui reste enfermé seul, à la fin de la pièce. A ce moment là, son existence se suffit à elle-même… Et puis, la plupart du temps, chez Tchekhov, les gens n’arrivent pas à aller de l’avant. Le rythme et les contraintes matérielles de la vie ne leur permettent pas de devenir ce qu’ils auraient souhaité être. Se pose alors la question de ce que requiert l’existence par rapport à la capacité de la réaliser, la question de l’incapacité profonde d’exister.

 

Ce qui nous ramène à la mélancolie…

L. B. : Oui. Souvent, en France, on croit que cette mélancolie est une musique. Or, ce n’est pas ça. Chez Tchekhov, la mélancolie, ce n’est pas une musique, c’est une maladie. La mélancolie ne crée pas une sorte de nostalgie dans laquelle on peut jouer. Elle est d’une dureté extrême.

 

Quelle est, en fin de compte, la chose essentielle, s’il l’on ne devait en retenir qu’une, que vous souhaiteriez faire ressortir de cette pièce ?

L. B. : Ce serait une sorte de vérité possible, une chose qui n’a pas de solution : comment des êtres humains peuvent, ainsi, devenir des bribes d’eux-mêmes. Comme dans les tableaux de Cy Twombly, où les gens ne sont plus que des morceaux. Et j’aimerais tellement que « ça ne fasse pas théâtre »…

 

Ce qui est toujours l’une de vos ambitions profondes, cette volonté de « ne pas faire théâtre »…

L. B. : Oui, c’est ça : l’anti-théâtre ! J’essaie de rendre les acteurs organiques, de ne pas les laisser mettre en place des systèmes de fabrication. Mais pour cela, il faut vraiment les nourrir, les débrider, parvenir à rentrer en eux pour que prenne corps ce que l’on veut faire…

 

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

A propos de l'événement

Ivanov
du Jeudi 29 janvier 2015 au Mercredi 29 avril 2015
Odéon-Théâtre de l’Europe
Place de l'Odéon, 75006 Paris, France

Du 29 janvier au 28 février et du 8 au 29 avril 2015.


Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.fr


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