La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Clément Poirée / La Nuit des Rois

Clément Poirée / La Nuit des Rois - Critique sortie Théâtre Ivry TQI / Théâtre d’Ivry Antoine Vitez
Crédit photo : DR

TQI / La Nuit des rois / de William Shakespeare / mes Clément Poirée

Publié le 17 décembre 2014 - N° 228

Clément Poirée met en scène La Nuit des rois, ses amours désaccordées et ses âmes malades à force de désirer l’absolu, faisant l’éloge d’un théâtre qui fait tomber les masques et revivre les cœurs.

« C’est toujours par le faux que la vérité se fait jour. »

Comment abordez-vous cette pièce ?

Clément Poirée : Chez Shakespeare, la question prépondérante est celle de la forme, du conforme, de l’informe et du monstrueux. C’est toujours du côté de l’informe, de l’inattendu, du mal pensé que les choses deviennent réelles. Cela naît d’une interrogation profonde sur les relations humaines. Sont-elles réellement possibles ou n’entretenons-nous jamais de relations qu’avec nos propres fantasmes ? Orsino a vu une jeune femme dont il est tombé amoureux. Il reste dans son château, dans son idée et dans la musique de l’amour ; il envoie des messages à Olivia, elle-même bloquée dans son deuil. Tous sont enfermés en eux-mêmes et dans leur propre ivresse, celle de l’idéal, celle de l’alcool, celle de l’amour-propre. Shakespeare nous apprend quelque chose d’incroyablement important et vivifiant dans le rapport au monde : tout idéal, y compris l’amour, est profondément morbide. L’idéal, c’est la mort.

 

Comment s’en sortir ?

C. P. : Il faut corrompre le monde tel que l’on se l’imagine pour pouvoir enfin toucher au réel. Viola, sous les traits d’un homme, va être la fauteuse de trouble, la douzième nuit après Noël, jour de carnaval, au cœur de l’hiver, dans ces deux palais comme pris dans la glace, où l’on n’a pas le droit de rire ni de boire. Dans ce monde formaté et solitaire, surgit Viola, à la fois homme et femme, extraordinairement désirante. Son désir incandescent va ranimer le pays en créant du désordre, et les choses vont reprendre vie.

 

Comment avez-vous abordé la pièce ?

C. P. : La première chose à faire, c’est de se rendre compte de là où on est. On peut être rapidement aspiré par l’aspect de fantaisie et se laisser aller au charme de la pièce. Mais il faut d’abord interroger la nature de ce monde sclérosé. Orsino et Olivia ont enseveli leurs cours dans un état proche de la mort. Il faut repartir de ce début sombre et morbide, avec des personnages qui ont le mal de vivre, et, ensuite, laisser la situation se développer. Avant le surgissement de la vie, la pièce est particulièrement aride, dure, et les rapports sont uniquement fondés sur l’intérêt. Après, le trouble s’installe, grâce à cet étrange hybride qu’est Viola.

 

Que fait naître le trouble ainsi installé ?

C. P. : Ce n’est pas à proprement parler une pièce de masques, puisque Viola n’est jamais vraiment prise pour un homme. Mais c’est toujours par le faux que la vérité se fait jour. On démasque le puritain par un canular le poussant à se ridiculiser : c’est la comédie qui permet d’arriver à la vérité. Il faut le faux, le déguisement, le travestissement pour arriver au réel et corrompre toutes les formes pour faire jaillir les sensations réelles. Voilà ce que permet le théâtre. Et tout cela est extrêmement joyeux : les situations sont comiques et ironiques. La force de Shakespeare est de parler des choses sombres avec lucidité et humour. On rit car tous ces gens sont boiteux, pris en défaut en permanence. Tout se casse la figure, mais c’est délicieux car c’est complètement empathique. Nous rions de cette galerie de personnages car ce sont nos propres failles qui sont mises ainsi sous nos yeux.

 

Propos recueillis par Catherine Robert

 

A propos de l'événement

La Nuit des rois
du Lundi 5 janvier 2015 au Dimanche 1 février 2015
TQI / Théâtre d’Ivry Antoine Vitez
1 Rue Simon Dereure, 94200 Ivry-sur-Seine, France

Mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h ; jeudi à 19h ; dimanche à 16h. Relâche les 7, 12, 19 et 26 janvier. Tél. : 01 43 90 11 11. Reprise le 11 février au Théâtre de Fontainebleau.


 


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