La Terrasse

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Théâtre - Critique

Long voyage du jour à la nuit

Long voyage du jour à la nuit - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : DR Légende photo : Long voyage du jour à la nuit : partition de choix pour acteurs éblouissants.

Publié le 10 avril 2011 - N° 187

Célie Pauthe ose une mise en abyme intéressante du voyage testamentaire d’O’Neill. Elle signe ici un geste théâtral mature et assuré, et offre une partition de choix à d’éblouissants comédiens.

Long voyage du jour à la nuit emprunte ses personnages et son intrigue à la vie de son auteur. Cette journée passée entre la mère, le père et les deux fils, a tout d’une autobiographie : O’Neill y raconte la fausse gloire de son père, la morphinomanie de sa mère, le ratage existentiel des siens et son propre cheminement vers et dans l’écriture. Forte de cette évidence, Célie Pauthe a choisi d’installer sa mise en scène dans la chambre d’hôtel où Edmund Tyrone, le fils cadet devenu vieux, vient passer la nuit. Le lieu évoque la fin d’Eugene O’Neill (mort en 1953 au Shelton Hotel, à Boston) et entérine la lecture de la pièce ainsi présentée comme une espèce de cauchemar rétrospectif. La chambre d’hôtel est envahie par les trois autres personnages qui viennent la hanter comme ils obsèdent sans doute l’esprit torturé du romancier, constamment poursuivi par les fantômes du remords et de la culpabilité. Les murs de la chambre reculent, les meubles redeviennent ceux de cette terrible journée, et le spectateur accompagne le personnage principal dans cette remontée vers les affres d’une vie familiale taraudée par le reproche et la plainte.
 
Valérie Dréville règne sur la scène
 
Cette mise en scène confie à Philippe Duclos le délicat double rôle d’un Edmund Tyrone vieillissant, se souvenant de ses parents, alors qu’il a l’âge qu’ils avaient alors, et celui du jeune homme, tuberculeux, sur lequel pèse la responsabilité de l’addiction de sa mère à la morphine. Le comédien peine un peu à rendre vraiment crédible ce double rôle et demeure en dessous de la puissance interprétative de ses trois compagnons de jeu. Ce hiatus est d’autant plus dommageable qu’il fait perdre de sa force au choix scénographique de Célie Pauthe, et que les autres comédiens sont remarquables de justesse et de vérité. Valérie Dréville, en mère et épouse abusive, accablée par le dépit d’une vie qu’elle exècre et pourtant poignante comme une enfant incomprise, est éblouissante. La maîtrise de son art, de sa voix, de son corps, la capacité chromatique de son jeu : tout révèle l’extraordinaire comédienne qu’elle sait être. Face à elle, Alain Libolt campe avec brio un James Tyrone aussi complexe et sans doute aussi tourmenté que sa femme. Pierre Baux, fils aîné de cette troupe d’Irlandais déracinés et fantasques, est époustouflant dans la deuxième partie de la pièce. Anne Houdy, quant à elle, campe génialement la drolatique Cathleen, servante hallucinée de cette famille hallucinante. La deuxième partie du spectacle, plus poétique, plus introspective, est un peu moins enlevée et brillante que la première, mais c’est là le fait de l’écriture davantage que celui de la mise en scène, dont on peut dire, à tous égards, qu’elle confirme le talent de Célie Pauthe.
 
Catherine Robert


Long voyage du jour à la nuit, d’Eugene O’Neill (traduction de Françoise Morvan) ; mise en scène de Célie Pauthe. Du 9 mars au 9 avril 2011. Du mercredi au samedi à 20h ; mardi à 19h et dimanche à 16h. Théâtre National de la Colline, 15, rue Malte-Brun, 75020 Paris. Réservations au 01 44 62 52 52. Durée : 3h45 avec entracte.

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