La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

François Roy, Michel Cazenave et Gérard-Henri Durand / Forgerons des mythes

François Roy, Michel  Cazenave et Gérard-Henri Durand / Forgerons des mythes - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 mars 2011 - N° 187

Collectif d’intellectuels et d’artistes, la Forge des Mythes œuvre au répertoire et à la publicité des mythologies. Avec l’Instant Théâtre / Maison de l’Acteur, les forgerons conduisent les mythes sur scène et contribuent, de publications en conférences, à l’intelligence des récits fondateurs de l’humain.

Comment la Forge des Mythes est-elle née ?
François Roy : Willy Barral, Michel Cazenave, Gérard-Henri Durand et moi-même avons lancé ce projet de réécriture de la mythologie qui rassemble une vingtaine de personnes : les forgerons. Ce projet est né d’un autre projet abandonné, celui d’un festival de tragédie. En revenant à l’origine de la tragédie, c’est-à-dire aux mythes, je me suis aperçu qu’aucun texte n’y donnait vraiment accès sinon (exception faite de l’Iliade et de l’Odyssée) de façon fragmentaire ou par bribes. Nous essayons donc de réinscrire les mythes dans une continuité, en ne se limitant pas aux Grecs mais en visitant aussi l’Egypte, Sumer, le monde amérindien…
Gérard-Henri Durand : Nous sommes tous en rapport avec quelques fables fondatrices. Muthos, en grec, signifie à la fois la fable, le mensonge et l’origine. Notre but est de comprendre dans quelle mesure nous sommes nourris par ces fables en confrontant, sans dogmatisme, nos différents points de vue d’auteurs, de plasticiens, de musiciens. Les théories les plus apparemment objectives sont aussi mythiques : que sont le libéralisme et le communisme sinon des fables ? Les mythes modernes sont tous fondés sur des mythes plus anciens : ainsi, Prométhée se dégrade en mythe de la consommation. Face à l’univers qu’il ne comprend pas, l’homme invente une fable pour combler son incompréhension. Notre société qui se croit libre est entièrement fondée sur des idées préconçues et des fables.
 
Quels sont le rôle et la fonction du mythe ?
Michel Cazenave : Les mythes nous forment. A l’intérieur d’un mythe, d’un clan, d’une nation, nous développons nos propres mythes, c’est-à-dire la manière dont les puissances supérieures se manifestent à nous. Nous naissons avec des structures inscrites en nous, qui demandent qu’on s’explique avec elles. Le mythe, c’est l’énigme des dieux : il y a des choses au-delà de nous qui nous appellent malgré nous. Le moi n’est pas un horizon indépassable : au-delà du moi, des figures surgissent en nous par des élans psychiques et des représentations, ce qui nous permet de mettre de l’ordre autour de nous. Il y a des structures profondes qui sont partout les mêmes, même si les images sont différentes à chaque fois. C’est cela qu’il faut tenir ensemble pour éclairer le mythe : l’unité et la différence.
 
« Le mythe est comme une boule d’énergie. » (François Roy) 
 
Pourquoi le théâtre, plutôt que la poésie ou la philosophie par exemple, pour exposer ces mythes ?
M. C. : La poésie, le théâtre et la philosophie, c’est la même chose sous des aspects différents. Mais les forces mythiques nous interpellent plus profondément quand elles sont incarnées par le jeu de l’acteur, à condition que le théâtre retourne à son origine, c’est-à-dire à la manière dont les hommes se confrontent à l’énigme du dieu. On oublie trop souvent, à force de vouloir tout savoir, que le dieu qui est à Delphes « indique », comme disaient les anciens. C’est aux hommes à questionner l’énigme. La Forge des Mythes le fait dans un vocabulaire d’aujourd’hui, revisitant les mythes et proposant au spectateur de réfléchir dessus.
F. R. : Mieux que le conte, le théâtre permet de provoquer l’émotion du public face aux acteurs qui jouent et de mieux rentrer dans ce débat, cette énigme mobile qu’est le mythe. Trois spectacles inaugurent une série à venir : Coup de foudre à l’Ile de Pâques, qu’Eric Aubrahn a déjà créé, mais que nous réunissons aux deux pièces écrites par Gérard-Henri Durand, L’Homme qui voit et Le Feu de l’Etna.
G.-H. D. : Le théâtre fonctionne quand il n’est pas seulement théâtre d’idées. Ainsi, personnellement, lorsque j’écris, j’imagine ce que provoque la rencontre entre des personnages. Il se passe quelque chose entre des êtres humains : ce n’est pas seulement l’exposé de leurs idées.
 
Mais votre projet n’est pas seulement théâtral…
F. R. : La Forge des Mythes accompagne la réflexion par des conférences autour des mythes. Le but est de donner la conscience des archétypes à l’œuvre dans les mythes et de provoquer non seulement la curiosité et la liberté de penser, mais aussi plus de tolérance et de compréhension face à la diversité et aux points communs. Je crois que le mythe est comme une boule d’énergie : il apparaît comme une énigme mais nous enseigne énormément de choses sur nous et notre place dans le monde quand on le décompresse. Notre but est d’ouvrir, de passionner et de pousser le public à se réapproprier les mythes. C’est pour cela aussi que nous publions les Cahiers de la Forge des Mythes et que nous avons créé un site Internet très complet. Se réapproprier le mythe, c’est le réécrire, mais pas seulement en mots. C’est pour cela que des peintres, des musiciens et des scientifiques font partie de ce collectif.
 
Pourquoi choisir de jouer sous tente ?
F. R. : J’ai beaucoup voyagé en Afrique. Lors d’un passage en Mauritanie, j’ai vu une tente comme celle-là que j’ai fait tailler à Nouakchott. En revenant en France, je l’ai fait transformer en tente autoportante de manière à pouvoir l’installer partout. Dans un lycée, une grange, un hall de mairie : tout le monde voit le même spectacle, dans les mêmes conditions, avec la même qualité et la même exigence. Des images projetées accompagnent le récit ; sous la tente, quatre-vingts personnes, installées sur des coussins et des tapis, vivent le spectacle dans la proximité et l’intime de cette cabane, de ce bocal où on fait du théâtre.
 
Propos recueillis par Catherine Robert


En mars, avril et mai 2011, exposition à Montrouge (92) et à Soisy-sous-Montmorency (95). Du 31 mars au 4 avril, installation de la tente du théâtre nomade à Soisy-sous-Montmorency (Salle des Fêtes, 16, avenue du Général de Gaulle), et, du 12 au 30 mai, à l’Espace Colucci de Montrouge (88, rue Racine). Coup de foudre à l’Ile de Pâques, d’Eric Aubrahn : le 2 avril, à 20h45, à Soisy-sous-Montmorency ; le 20 et le 30 mai, à 20h30, à Montrouge. Le Feu de l’Etna, de Gérard-Henri Durand : le 31 mars et le 1er avril à 20h45, à Soisy-sous-Montmorency ; les 19, 26 et 27 mai à Montrouge. L’Homme qui voit,
de Gérard-Henri Durand : le 3 avril, à 16h, et le 4 avril, à 20h45, à Soisy-sous-Montmorency ; les 12, 13, 16 et 23 mai, à 20h30, à Montrouge. Cahiers de la Forge des Mythes en vente sur le site. Renseignements et réservations aux 01 34 28 25 54 / 06 08 65 81 18 et sur www.laforgedesmythes.com

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