La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien Fabrice Murgia

L’intimité d’une perception

L’intimité d’une perception - Critique sortie Avignon / 2010

Publié le 10 juillet 2008

Fabrice Murgia a réalisé l’écriture et la mise en scène du Chagrin des Ogres, qui, à partir d’un fait divers tragique, interroge les seuils de passage que l’on traverse au cours de sa vie.

Comment est né ce spectacle ?
 
Fabrice Murgia : Afin de nourrir le travail de composition d’un personnage que j’interprétais, un metteur en scène allemand m’a parlé de ce fait divers qui avait eu lieu à quelques dizaines de kilomètres de chez lui : un jeune homme est entré armé jusqu’aux dents dans l’école qu’il avait quittée l’année précédente, pour régler ses comptes. Il a blessé trente-sept personnes et s’est suicidé. Ce jeune garçon tenait un blog sur internet que j’ai pu télécharger avant que la police ne l’interdise. Ce qui m’intéressait dans ce fait divers, ce n’était pas le school shooting. Ce n’était pas le fait que la matière soit réelle. Je voulais que ces faits divers soient un prisme à travers lequel on pourrait raconter des histoires sur notre présent. Ces faits divers sont, en effet, souvent des récits qu’on nous raconte, qu’on extrapole, déforme, pour nous placer dans une norme. La question de cette "norme" m’intéressait, l’idée de parler d’un passage, d’un moment de la vie où il faut se situer pour "avancer" et où l’on hésite à renoncer à certains idéaux, certains rêves. Le spectacle parle aux adolescents mais aussi et surtout aux adolescents qu’on a été. Tous. 
 
La pièce compte aussi une jeune fille. Qui est-elle ?
 
F. M. : Cette jeune fille, tout comme Bastian Bosse, tient un journal intime, mais il se présente cette fois sous la forme d’une vidéo. Elle est enfermée depuis huit ans dans une cave par un homme et, pour donner un sens à son quotidien, elle s’invente qu’elle est en direct à la télévision et raconte sa vie devant sa caméra. En réalité, on comprend vite que cette histoire d’enfermement dans une cave n’est qu’un rêve. Le rêve d’une jeune fille qui se réveille d’une tentative de suicide. Il n’est pas important de savoir ce qui est réel, fait divers extrapolé ou fantasme. Un troisième personnage est peut-être la part d’enfance qui est en eux et qui lutte.
 
 « Le théâtre est pour moi un lieu d’exploration sensorielle. »
 
Le spectacle dénonce-t-il aussi une omnipotence des images et d’une réalité virtuelle dans notre société ?  
 
F. M. : Ce n’est pas le thème du spectacle, mais dans l’équipe, nous avons en moyenne 25 ans et avons grandi dans ces images. Mes créations en sont inévitablement imprégnées. C’est une sensation qui transpire de notre théâtre, mais ce n’en est pas la thématique. Et plus d’une réalité virtuelle, on parle d’une perte de contact avec la réalité. Pas forcément de l’invention d’un nouveau monde ou d’une seconde vie, juste de l’isolement, la sensation que rien n’est vrai, qu’on pourrait se cogner et saigner sans plus jamais ressentir la douleur. Ce sont des jeunes gens qui n’ont déjà plus la force de se révolter, qui sont « juste » tristes face au monde.
 
Le théâtre dépasse forcément la dimension documentaire car il travaille sur l’imaginaire. Comment avez-vous mis en forme votre spectacle ?   
 
F. M. : L’aspect documentaire, les médias sont là pour nous le donner. Le théâtre est pour moi un lieu d’exploration sensorielle. Dans ce spectacle, l’équipe (vidéo, son, lumière, comédiens…) travaille à traduire sur scène des perceptions sensorielles. Si on pouvait les exprimer avec des mots, on ne ferait pas de théâtre. J’observe trop souvent que les spectateurs vont au spectacle pour se rassurer, pour constater qu’ils ont compris. Mais à force de chercher à comprendre, on ferme son imaginaire. Dans le chagrin des Ogres, nous travaillons sur l’idée de faire voyager le spectateur, de l’emmener vers ses histoires et souvenirs les plus intimes : dans la maison où il a grandi, par exemple. Cette maison, je ne la connais pas, seul le spectateur la connaît. Mais je tente cependant de lui faire ressentir, à quel point il y faisait chaud ou froid…. C’est ensuite au spectateur à travailler. L’important n’est pas de savoir si les histoires que l’on raconte sont réelles ou pas… L’important est qu’elles soient vraies.

Propos recueillis par Agnès Santi


Avignon Off. Le Chagrin des Ogres, texte et mise en scène Fabrice Murgia, du 8 au 27 juillet, relâche le 19, à 14h40 à La Manufacture, La Patinoire. Tél : 04 90 85 12 71.

A propos de l'événement



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