« La Bande originale de nos vies » d’Eugénie Ravon et Kevin Keiss rassemble musique et récit de vie dans un tourbillon joyeux et humain
Ce que la musique fait à nos vies est le cœur [...]
Lorsqu’on arrive au Théâtre du Soleil, un groupe d’élèves et leur professeur sont en train de déjeuner – parfois ils dorment sur place, et cela les enchante ! –, les chantiers bourdonnent d’activité, des dizaines de personnes sont au travail… Suite au premier volet créé en novembre 2024 et consacré à l’année 1917, Ariane Mnouchkine et les siens présentent la Deuxième époque d’Ici sont les Dragons, ample fresque qui ausculte l’émergence des totalitarismes, avant une troisième puis une quatrième partie. Le 12 mars se dévoile cette Deuxième époque, 1918 à 1933, Choc et mensonges. Place à l’alerte de l’Histoire, au présent du théâtre. Les dragons féconds pondent dans d’innombrables nids…
Vous avez à la veille de la création adressé une lettre à votre public…
Ariane Mnouchkine : Oui, le 19 février dernier, j’ai écrit une adresse à notre public. Je ne pouvais pas imaginer que le Théâtre du Soleil puisse annoncer son spectacle sans informer le public de la tourmente dans laquelle la troupe se trouvait entraînée et de mes sentiments à cet égard. (Ndlr Dans cette lettre qui fait suite aux accusations d’agressions sexuelles au sein du théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine présente en tant que cheffe ses « excuses publiques et sincères » aux victimes, mais elle s’élève contre la description « grimaçante » de certains médias, contre « cette systématisation ahurissante » qui apparente le Théâtre du Soleil à « une secte malfaisante »).
Quelle période recouvre cette Deuxième Époque d’Ici sont les Dragons ?
Ariane Mnouchkine: La Première Époque raconte l’année 1917. Cette seconde période commence en 1918, à la fin de la Grande Guerre, au moment où les États-Unis s’affirment comme grande puissance. Nous pensions au départ aller jusqu’en 1939, mais nous avons vite réalisé que cette période si dense donnerait lieu à un spectacle de plus de huit ou dix heures. C’est pourquoi nous avons divisé ce second volet en deux parties. La Troisième Époque devrait donc être programmée dès le début de l’année prochaine. La Quatrième se dessine pour fin 2027, mais ce ne sera plus moi qui la mettrai en scène. Cette Deuxième Époque court, plutôt galope, jusqu’en 1933, date de la prise de pouvoir par Hitler. Le sous-titre Choc et mensonges fait écho à la stratégie déclarée de Goebbels, ministre de l’Éducation du peuple et de la Propagande du Reich. De 1918 à 1933, tous les œufs de la catastrophe sont pondus, et ce sur tous les continents. Nous ne sommes ni archivistes ni historiens, et avons eu besoin à nouveau de l’éclairages de vrais connaisseurs. Ce que nous avons appris dépasse ce que nous imaginions. Sans dévoiler tous les faits qui m’ont sidérée, je peux citer, par exemple, l’ampleur du mouvement néo-nazi aux États-Unis avant l’élection de Roosevelt.
En quoi ce second volet résonne-t-il aujourd’hui ?
A.M. : Ce second volet, toujours épique bien sûr, tient cependant aussi du roman d’espionnage, et, il faut le dire, du film d’horreur ! Il est effrayant, l’écho qui répercute aujourd’hui les évènements d’alors. C’est comme une terrible prophétie, une préfiguration glaçante, un tocsin ! Je ne sais qui a dit que l’histoire ne se répète pas. Je pense que l’histoire se répète. Je dirais même qu’elle insiste. Les mêmes démons sont à l’œuvre, c’est-à-dire l’avidité du pouvoir, la haine pathologique… Ce qui frappe dans ces années funestes, c’est la terrible conjugaison des forces maléfiques, la concomitance d’Hitler et Staline. Je ne sais pas ce que le spectacle va faire au public, mais nous, à force d’entendre ce tocsin tous les jours, il nous secoue beaucoup.
Quelle forme avez-vous adoptée pour la mise en scène ?
A.M. : L’enjeu est de donner chair à des idéologies destructrices, à quelques voix qui hurlent leurs désaccords et leurs avertissements, comme Churchill. Il s’agit d’éclairer cette vaste partition en un peu plus de trois heures, ce qui nécessite un pétrissage, un élagage, un taillage comme on le fait d’un diamant. À l’instar de la première époque, ce sont uniquement des mots qui ont été prononcés ou écrits que l’on entend. Les édits, les ordres, les télégrammes, les discours, les écrits saisissants sont réels. Parfois un texte inattendu surgit opportunément, telle par exemple une note de Trotski que personne ne connaissait, transmise par Galia Ackerman, qui fait naître une scène déterminante. La figure de la metteuse en scène est toujours là, peut-être plus discrète, parce que les choses se déroulent et s’abattent sur elle avec une telle frénésie qu’elle a moins le temps d’intervenir. La forme que nous utilisons est selon moi l’unique forme qui permet d’être dans l’historicité et dans la vérité, car nous nous emparons de personnages qui font partie d’une légende noire, obscure, cruelle. Ce sont des tyrans sanguinaires, qui nécessitent une transformation sur scène. Il faut que nous puissions nous éloigner pour pouvoir nous approcher.
Comment donner corps à cette distance ?
A.M. : Cette distance, c’est tout simplement l’art. Nous la cherchons et la voyons advenir par, entre autres, le masque. Le masque nous éloigne mais c’est aussi une loupe sur l’âme du personnage. C’est une façon de nous rappeler que nous sommes au théâtre, c’est-à-dire qu’on joue une vérité. En travaillant sur des personnages tels que Hitler, Staline, Lénine et autres dictateurs, en essayant de les incarner dans leur historicité, je dirais dans leurs sombres légendes, une simple copie humaine ne nous suffisait pas. Cette vérité-là a besoin d’une métamorphose. Tout cela n’est pas une théorie. Je me fie à mon rire, à mes larmes, à mon effroi : c’est une question d’émotion, de conscience. Pendant les répétitions, lorsque les comédiens me font une proposition, je sais que c’est bien si je vois plus que ce que je vois. Malgré la tragédie perpétuelle que nous continuons à raconter, notre objectif n’est pas d’écraser le public en lui frottant le nez dans sa lâcheté, ou en assénant son impuissance. Le public doit sortir grandi, nourri de beauté, mieux informé de la complexité de l’Histoire, plus exigeant, plus bienveillant, plus résistant à toute propagande idéologique d’où qu’elle vienne. Et conscient de son intelligence, de son humanité, de ses capacités d’apprentissage, de réparation. Donc de ses forces.
Propos recueillis par Agnès Santi
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