La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Le Iench d’Eva Doumbia

Le Iench d’Eva Doumbia - Critique sortie Théâtre SAINT ETIENNE La Comédie de Saint-Etienne
© Arnaud Bertereau Le Iench

Écriture et mise en scène d' Eva Doumbia

Publié le 12 octobre 2020 - N° 287

Dans Le Iench, Eva Doumbia dénonce les violences quotidiennes d’un monde raciste et patriarcal à travers une fiction familiale. Incarnée par une belle équipe d’acteurs, cette pièce-manifeste dit la nécessité d’un théâtre à l’image de la société. Non sans verser parfois dans un certain didactisme.

Dans le rayon viandes du supermarché d’une banlieue quelconque, le cri de la jeune Ramata (Olga Mouak, en alternance avec Fatou Malsert) aurait pu s’élever lors des manifestations consécutives à la mort de George Floyd aux États-Unis. Il aurait pu fendre les foules rassemblées en France, il y a quelques mois, pour réclamer « Justice pour Adama ». « Tombé. Un jeune homme noir est tombé », articule-t-elle dans un sanglot qu’elle ne cessera d’étouffer tout au long du Iench d’Eva Doumbia, créée en octobre au CDN de Normandie-Rouen. En s’ouvrant sur le décès de Drissa (Souleymane Sylla), cette pièce ne laisse aucune ambiguïté sur ses intentions : frontale, elle entend dénoncer les violences policières envers les personnes racisées. L’auteure et metteure en scène poursuit ainsi avec cette création la lutte qu’elle mène depuis vingt ans à la tête de sa Compagnie La Part du Pauvre/Nana Triban en faveur de la diversité des corps et des récits sur les scènes françaises. À travers une vaste fiction familiale dont les jumeaux Ramata et Drissa sont les protagonistes centraux, Eva Doumbia dit une fois de plus la fragilité des jeunes « afropéens », terme popularisé par l’auteure Léonora Miano dont elle a monté plusieurs textes. Notamment dans Afropéennes (2012), où des jeunes femmes nées en France de parents africains et caribéens sont données à voir dans leur quotidien, dans leurs joies et leurs humiliations. Le Iench vient de loin. Si la question féminine traverse encore Le Iench, celui-ci s’intéresse avant tout aux douleurs de l’homme afropéen, à sa fragilité dans un monde occidental qui se refuse à comprendre son entre-deux.

Les larmes amères de l’homme noir

Le Iench est un récit initiatique dont la fin est connue d’avance. Depuis son enfance jusqu’à sa disparition précoce, la pièce reconstitue d’une manière chronologique quelques étapes de la vie de Drissa. L’amitié qu’il découvre avec Karim (Nabil Berrehil) et Mandela (Frédérico Semedo) au lycée et sur le terrain de foot, le bac, les premières sorties en boîte, la confrontation avec les parents… Tous ces petits événements qui marquent l’avancée de bien des individus vers l’état adulte portent chez le héros d’Eva Doumbia la trace de sa fin tragique. À travers une suite de scènes quotidiennes courtes, efficaces, Le Iench donne à voir un désir « d’en être » sans cesse contrarié, par le monde extérieur aussi bien que par la cellule familiale. Grâce à un plateau tournant qui contient un décor de salon, les humiliations et les tristesses de Drissa et sa sœur se déploient avec une fluidité quasi-cinématographique. Avec un naturalisme très régulièrement chassé par de longs monologues à la poésie souvent artificielle et par des interludes portés par un chœur à la question récurrente : « Qui sera le prochain ? ». Si elles apportent parfois des ruptures bienvenues, une hétérogénéité qui suscite la pensée, ces passages sont souvent l’occasion de marteler un message déjà largement porté par la fiction. Ils en affaiblissent la portée, qui demeure toutefois importante, surtout concernant le rapport du théâtre français à la société.

Anaïs Heluin

A propos de l'événement

Le Iench
du Mardi 3 novembre 2020 au Vendredi 6 novembre 2020
La Comédie de Saint-Etienne
Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne.

Tel : 04 77 25 14 14. www.lacomedie.fr. Également les 10 et 11 décembre à la Scène Nationale de Cherbourg-en-Cotentin, les 28 et 29 janvier 2021 au Théâtre de la Joliette à Marseille, le 17 février au Tangram, Scène Nationale d’Evreux, les 7 et 8 avril à la Comédie de Caen, CDN de Normandie, le 15 avril à la Scène Nationale 61 à Alençon, le 4 juin au Cirque-Théâtre d’Elbeuf.


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