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Théâtre - Critique

Le feu, la fumée, le soufre, d’après Christopher Marlowe, mise en scène Bruno Geslin

Le feu, la fumée, le soufre, d’après Christopher Marlowe, mise en scène Bruno Geslin - Critique sortie Théâtre Montreuil Nouveau Théâtre de Montreuil
Gilles Vidal - Le feu, la fumée, le soufre, mis en scène par Bruno Geslin

Nouveau Théâtre de Montreuil / Texte d’après Christopher Marlowe / Mise en scène de Bruno Geslin

Publié le 30 mars 2022 - N° 298

Avec Jean-Michel Rabeux, Bruno Geslin adapte le chef-d’œuvre de la Renaissance anglaise Edouard II de Christopher Marlowe. Sous le titre Le feu, la fumée, le soufre, dont il signe seul la mise en scène, il présente une fête macabre dont la beauté visuelle donne accès à une réflexion profonde sur le pouvoir, sur ses dérives.

Sur un écran tendu devant le plateau, une femme court dans un paysage enneigé comme on le fait pour un marathon. Au même moment, l’étrange voix grave et pleine de stridulations de Claude Degliame s’élève, tandis que sa silhouette courte et musculeuse se dessine dans un halo de lumière. En ouvrant sa pièce Le feu, la fumée, le soufre sur cette superposition, sur cet entrelacement du théâtre et du cinéma, le metteur en scène Bruno Geslin expose d’emblée ses intentions envers Édouard II de Christopher Marlowe. Aux nombreuses métamorphoses de cette œuvre de la Renaissance anglaise, qui commence à la manière d’un conte pastoral pour vite dériver vers la tragédie de vengeance et le drame historique, Bruno Geslin compte bien ajouter des strates personnelles. Il s’associe pour ce faire à un spécialiste en matière de réécriture de pièces classiques, qui sait faire preuve d’audace autant que de fidélité : Jean-Michel Rabeux, dont on se rappelle par exemple R & J Tragedy, où Roméo et Juliette étaient loin d’être les deux jeunes gens parfaitement purs et sublimes qu’ils sont chez Shakespeare et dans l’imaginaire collectif. L’association entre Bruno Geslin et Jean-Michel Rabeux va au-delà de l’écriture, puisque le second prête au premier sa comédienne fétiche, Claude Degliame, à laquelle il a déjà offert nombre de rôles immenses, tantôt féminins tantôt masculins. Elle est ici un Edouard II sublime dans son bout de course, au centre d’une Angleterre elle aussi totalement folle, fantasmée.

Le roi s’amuse, une dernière fois

Alors que les différentes strates d’Édouard II se succèdent les unes aux autres, celles de Le feu, la fumée, le soufre ont plutôt tendance à s’entremêler, à se déployer ensemble. Dans le décor calciné fait de promontoires et d’allées suspendues, conçu par Bruno Geslin lui-même, Claude Degliame et dix autres interprètes forment la bien décadente cour d’Édouard II où l’élégance et la poésie côtoient sans cesse une monstruosité qui se décline sous de très nombreuses formes. Comme chez Marlowe, dont on retrouve l’essentiel de l’intrigue, la passion du roi d’Angleterre pour le chevalier gascon Gaveston est au cœur d’un imbroglio politique où barons, évêque et famille royale s’agitent et se déchirent. Mais ici, l’identité elle-même de tous ces protagonistes est prise dans un grand vertige, dans un mouvement perpétuel qu’aucune loi ne semble pouvoir arrêter. Dans la peau de Gaveston, Alyzée Soudet est aussi centrale que Claude Degliame dans la grande fête macabre dont les séductions visuelles – costumes, lumières, décor, tout est d’une précision très cinématographique – ne font jamais barrage à la pensée. Comme dans le spectacle précédent de Bruno Geslin, Chroma consacré au réalisateur anglais Derek Jarman – qui a d’ailleurs fait un film d’Édouard II –, l’esthétique est au contraire l’une des entrées principales vers le sens. Les nombreuses fêtes et étranges processions qui rythment Le feu, la fumée, le soufre sont un des plus beaux exemples de cette réussite : par le mélange des genres, par la rencontre du trivial et du sublime qui s’y opère, Bruno Geslin et ses incroyables complices donnent à sentir la question du pouvoir pour mieux la donner à penser. Et à danser.

Anaïs Heluin

A propos de l'événement

Le feu, la fumée, le soufre
du jeudi 31 mars 2022 au samedi 9 avril 2022
Nouveau Théâtre de Montreuil
10 place Jean Jaurès, 93000 Montreuil.

Le mardi, mercredi, jeudi et vendredi à 20h, le samedi à 18h, relâche dimanche et lundi. Tel : 01 48 70 48 90. www.nouveau-theatre-montreuil.com. Vu au Tandem, Scène nationale Arras/Douai.


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