La Terrasse

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Avignon - Entretien Tom Lanoye

Le Chant de Jeanne et Gilles

Le Chant de Jeanne et Gilles - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Après Mefisto for ever et Atropa, le metteur en scène Guy Cassiers et le dramaturge Tom Lanoye poursuivent leur collaboration en créant Sang et Roses, qui met en miroir deux figures historiques du XVe siècle : Jeanne d’Arc et Gilles de Rais.

Sang et Roses a-t-il un lien avec les autres spectacles créés avec Guy Cassiers ?
 
Tom Lanoye : Mefisto for ever et Atropa exploraient le thème du pouvoir et montraient le poison du pouvoir dans sa dimension sociale et individuelle. Sang et Roses poursuit l’analyse de ce thème, mais à propos du pouvoir de l’Eglise, qui s’exerce au niveau religieux et politique. Les vies exceptionnelles de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais s’achèvent par le bûcher, par deux procès conduits par un évêque et constituant de puissants instruments politiques au service d’une société et d’un ordre établis. L’Eglise est encore très forte au XVe siècle, et marchande avec le pouvoir séculaire. La double tragédie de Gilles et Jeanne, que nous présentons en deux volets et en miroir, permet de mettre en œuvre une analyse politique, éthique et religieuse de l’institution de l’Eglise. Aujourd’hui encore les liens entre l’Eglise, qui possède un Etat, et le monde politique ne sont pas obsolètes. Berlusconi a supprimé la taxe sur tous les immeubles de l’Église et soutient ses dossiers éthiques (euthanasie, avortement…). Et par ailleurs, à propos de la pédophilie des prêtres, l’intérêt de l’institution a souvent au sein de l’Eglise dramatiquement prévalu sur toute autre considération.
 
Quelles ont été vos sources historiques pour cette pièce ?
 
T. L. : Jeanne d’Arc de la romancière américaine Mary Gordon, point de vue féminin sur l’Histoire, et Le Moyen âge : Gilles de Rais, maréchal, monstre et martyr de Philippe Reliquet ont constitué deux sources importantes. Le titre de la pièce provient d’un ouvrage de référence sur cette période de Johan Huizinga, L’Automne du Moyen Age, publié en1919. Dans cette sorte d’historique social et culturel, on découvre la religion, mais aussi les codes vestimentaires, le protocole qui étouffe les relations, les coutumes, la mode de la cour. Dans la pièce la robe de la Reine mère, un personnage fascinant, a une traîne de 12 mètres qui rend la marche difficile. C’est pendant le Haut Moyen Age que s’invente la polyphonie en Flandre, et les neuf chanteurs du Collegium Vocale de Gand interprètent une nouvelle forme de polyphonie dans une composition de Dominique Pauwels. J’ai écrit les textes pour les voix en m’inspirant de poètes mystiques telle la poétesse flamande du XIIIe siècle Hadewych. A partir des faits, comme un architecte qui construit son plan, je m’efforce de créer une vérité dramatique plus prégnante que la vérité historique, une vérité qui se déploie dans la confrontation de ces deux vies, et de chacun face aux autres.
 
« Jeanne est une personne d’une force incroyable, plus grande que son propre mythe. »
 
Quel regard portez-vous sur ces deux destins tragiques ?
 
T. L. : Jeanne était une fille du peuple qui ne savait pas lire et ne connaissait rien aux codes de l’aristocratie, une étrangère dans un environnement qui ne pouvait que la détruire. Gilles, aristocrate puissant et riche, est le représentant d’une classe en déclin mais encore forte. Compagnons d’arme pendant la guerre de Cent ans contre les Anglais, Gilles et Jeanne éprouve une fascination mutuelle l’un pour l’autre. Elle agit sur ordre de Dieu – un fait inacceptable pour l’Eglise, de même que le délit de porter des habits d’homme. Elle a libéré Orléans, chassé les anglais, et couronné le roi. Après cela, elle est devenue gênante pour le roi. Elle est entourée de gens qui joue avec le mythe de Jeanne et ce mythe va la détruire. Jeanne est une personne d’une force incroyable, plus grande que son propre mythe. Gilles de Rais est devenu meurtrier d’enfants après la mort de Jeanne. C’était un homme très religieux qui a fait construire des églises et avait un chœur d’enfants. Il est mis hors d’état de nuire au moment où il a presque perdu toutes ses richesses et devient un danger pour sa classe et pour l’économie. Les actes de son procès m’ont abasourdi. Il aurait tué plus de 200 enfants. Il les abusait sexuellement et les égorgeait. La pièce commence par une conversation entre Gilles et Jeanne, au moment où Jeanne est testée lors de son arrivée à la Cour. Les sept acteurs interprètent treize personnages, seul Gilles de Rais, interprété par un seul acteur, demeure le même dans les deux volets. Ces deux vies en miroir, symétriques et contrastées, nourrissent une réflexion sur la justice et le pouvoir religieux, entre les murs de la Cour d’honneur… 

Propos recueillis par Agnès Santi


Festival d’Avignon. Sang et Roses. Le Chant de Jeanne et Gilles. Texte Tom Lanoye. Mise en scène Guy Cassiers. Du 22 au 26 juillet à 22h. Cour d’honneur. Le roman La Langue de ma mère de Tom Lanoye vient d’être publié en français (éd. La Différence).

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